Doit-on encore avoir peur des anglicismes au Québec?

Par Rachel Whalen

Les 24 et 25 mai derniers à l’Université de Sherbrooke s’est déroulé le colloque intitulé A-t-on encore peur des anglicismes? Ce sont plus d’une vingtaine de conférenciers et conférencières qui y ont présenté des sujets de discussion et résultats de recherche pour tenter de répondre à la question sur cette peur des anglicismes au Québec. Des linguistes s’y sont rencontrés afin d’alimenter les échanges autour du questionnement.  Ceux-ci provenaient de partout à travers la province du Québec, de l’Ontario, du Nouveau-Brunswick et l’une des oratrices arrivait de l’Italie. Voici un retour sur ce colloque.

Qu’est-ce qu’un anglicisme? Il s’agit d’un emprunt linguistique, c’est-à-dire l’utilisation d’un mot d’une langue, pour l’employer dans une autre. Ainsi, les mots sushi ou pizza sont des emprunts linguistiques. Selon une étudiante en linguistique présente lors du colloque, « le principal défaut d’un anglicisme est d’être un emprunt à l’anglais. »  Le mot anglicisme est perçu de manière péjorative au Québec à cause de l’historique des relations entre anglophones et francophones. C’est la dynamique sociale inégalitaire qui aurait généré cette réaction face à l’anglais au Québec.

Il faut savoir que dans le vocabulaire usuel des locuteurs québécois, près de 2 mots sur 100 sont des anglicismes. Même que certaines expressions locales et propres au Québec ont été classées dans cette catégorie. Par exemple, le calque de l’anglais « prendre une marche » est bien commun ici et son utilisation nous semble normale et naturelle. Cette dynamique s’explique par « l’échange » culturel que nous faisons avec nos voisins anglophones. Ce partage de culture se nomme le substrat culturel; sujet de la conférence de Bruno Courbon post-doctorant en linguistique de l’Université Laval.

L’influence de notre voisinage anglophone

Même si notre voisinage avec les communautés anglophones n’est pas toujours harmonieux, nous partageons nécessairement une culture similaire avec nos voisins géographiques. Ainsi, entre nos deux communautés linguistiques, nous nous sommes façonné une culture commune. On parle alors d’une « culture québéco-anglo-canadienne » puisque les francophones au Québec partagent davantage de mœurs et de traditions avec les anglophones du Canada qu’avec les Franco-Européens. Certains mots ont une utilisation, une dénotation et un caractère référentiel différent de leur usage par la francophonie européenne.

Des conférenciers et conférencières attendues

La professeure et directrice du Laboratoire en sociolinguistique de l’Université d’Ottawa, Shana Poplak, était l’une des conférencières les plus attendues lors de ce colloque. Elle y a examiné la structure grammaticale du français parlé. Elle a notamment discuté de la fameuse phrase « le gars que je sors avec ». Son étude montre que la structure de cette phrase n’est pas calquée sur la structure de l’anglais, contrairement à la croyance populaire.

Par ailleurs, Anna Giaufret, de l’Université de Gênes en Italie, était également attendue. Elle a proposé un sujet inédit : l’anglicisme dans la bande dessinée. Elle s’est intéressée à la transcription du discours oral à l’écrit. Un type d’écriture qui comporte bien des défis : la bande dessinée comprend approximativement 50% de graphiques et 50% de textes, ainsi les écrits doivent être courts et rendre l’émotion des personnages. Et comment traduire vers l’anglais une BD francophone qui contient des anglicismes? Les réviseurs savent-ils qu’il y a une intention derrière l’emploi de ce type de mots? Le sens du mot choisi peut véhiculer une connotation particulière. Doit-on alors le conserver dans une traduction vers l’anglais? Et bien, ce serait l’auteur qui aurait le dernier mot.

Plusieurs autres sujets ont été abordés notamment la question de la tolérance aux anglicismes, une discussion sur la nouvelle politique de l’emprunt linguistique de l’Office québécois de la langue française (OQLF) ou encore la norme du français en Acadie. D’autres thèmes ont également été étudiés à travers les 15 présentations proposées.

L’anglais : une langue parfois prestigieuse, parfois méprisée

Lorsqu’il est question d’étudier l’emploi et l’articulation d’une langue, on finit inévitablement par comparer les différentes communautés qui partagent la langue entre elles. De cette manière, on note leurs différences, leurs similitudes, leurs évolutions et leurs influences. Il a été observé que le nombre d’anglicismes utilisés dans le vocabulaire des locuteurs est plus élevé en Europe qu’au Québec. Là-bas, l’anglais est perçu de manière prestigieuse. Selon l’étudiante à la maîtrise en linguistique rencontrée lors du colloque : « Pour la francophonie européenne, cette langue peut même symboliser la réussite. Les gens ne se rendent même pas compte de leur utilisation [d’anglicismes], ils répètent ce qu’ils entendent par effet de mode. Cette mode ne vient pas nécessairement de l’Angleterre, malgré la proximité géographique. Elle vient plutôt des États-Unis qui restent un symbole d’effervescence culturelle et économique. » Au Québec, l’anglais est plutôt synonyme de domination et d’usurpation. Ici, on parle presque d’ennemi alors qu’en Europe, on parle d'une influence culturelle.

Que devons-nous retenir de l’emploi des anglicismes?

Les anglicismes font partie de notre langue et nous les utilisons à maintes reprises. Certains d’entre eux ne sont même plus perçus comme des anglicismes tellement ils sont fréquemment employés. Peut-être est-il est possible de croire que les anglicismes seront de plus en plus tolérés au Québec et que la peur de ceux-ci pourrait diminuer s’ils sont utilisés plus couramment. Parce que c’est à force de les utiliser qu’ils seront progressivement supportés, tolérés puis acceptés. Ainsi, la langue étant un acte social évoluera peut-être au même rythme que la société elle-même à travers la culture en perpétuelle mouvance.

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