Entre avril et janvier

Avril 2014. Philippe Couillard est élu à la tête d’un gouvernement libéral majoritaire. Environ sept mois plus tard, la province est bouleversée par de profonds changements. On déracine le « modèle » québécois. Appelée austérité par certains, rigueur budgétaire par d’autres, la situation occupe les esprits, les journaux et la rue.

Par Jérémie Bourdages-Duclot

L’austérité, terme repris des politiques européennes suivant la crise économique de 2008, s’exprime à travers des coupures presque universelles. La santé écope, à l’instar de l’éducation, des services sociaux, du soutien aux PME, de l’environnement. Les ministères assurent qu’aucun service direct à la population ne sera touché, mais la réalité semble bien différente.

2014, c’est aussi l’année de diffusion du dernier rapport du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat). Conçu par une vaste équipe de scientifiques renommés, appuyé par des études effectuées sur le terrain par ses auteurs, ce rapport illustre de façon alarmante, sans être alarmiste, les changements climatiques immédiats et ceux à venir. Les preuves ne sont plus à faire : le fonctionnement actuel de la société mène l’avenir collectif au gouffre.

Parce qu’entre avril 2014 et janvier 2015, entre les controverses et les débats, entre chaque déclaration du gouvernement libéral, les changements climatiques ne se sont pas arrêtés. Ils ne se sont pas estompés pour s’accommoder à la situation budgétaire de la Belle Province ou au temps des Fêtes. Le problème est encore là, diffus aux yeux d’un Québécois, bien réel pour les insulaires du Pacifique. Les océans se réchauffent et leur niveau monte, les glaciers fondent, les sécheresses se répètent et la fréquence des ouragans augmente. Ces événements, dans toute leur gravité, nous affecteront tôt ou tard. Ils affecteront inévitablement nos enfants, leurs enfants, et changeront profondément la société comme nous la connaissons.

Dans un tel contexte, où se situe le programme d’austérité du gouvernement québécois ?

La valeur de l’or noir est en déclin, la production du pétrole albertain se fait à perte. Le vent souffle en direction de l’électrification des transports, d’un virage brusque vers les énergies renouvelables. Avec ses surplus et son expertise dans le domaine hydroélectrique, le Québec est privilégié. Paradoxalement, les rares investissements annoncés par nos rigoureux ministres visent le milieu pétrolier et minier. On relance le Plan Nord, on en vend les mérites sur les marchés new-yorkais. On ouvre la porte au projet d’oléoduc d’Enbridge et des forages en Gaspésie, malgré des retombées fort incertaines et des risques concrets. Après son échec à Cacouna et malgré sa décote en bourse, Transcanada cherche toujours un terminal maritime d’où exporter le bitume de l’Ouest.

Pendant ce temps, des projets innovateurs restent figés dans l’attente: le monorail électrique suspendu, par exemple, ce train à haute vitesse parfaitement adapté à la réalité climatique du Québec. Une telle initiative permettrait une massive création d’emplois et l’utilisation des surplus d’Hydro-Québec. Au kilomètre, les coûts de construction du monorail s’apparentent à ceux d’une autoroute. Une belle façon de positionner la province comme chef de file dans l’avant-gardisme énergétique mondial.

L’austère peut-il être visionnaire? Qu’importe la vérité derrière les chiffres et l’endettement, l’enjeu environnemental est inévitable. Si l’utilisation du pétrole est nécessaire dans l’immédiat, elle ne doit plus l’être. Pour réaliser le grand virage, il faudra des investissements, bien entendu. Mais d’où viendront-ils, d’où viendra l’énergie consacrée à cette transition? De l’État? Des entreprises privées? Des initiatives citoyennes?

Il est évident que le changement doit être produit à l’échelle locale, régionale et provinciale. Les coupures budgétaires risquent-elles de freiner la croissance économique, d’étouffer la réflexion et d’inhiber la participation citoyenne? Ou vont-elles plutôt alimenter la créativité, l’effort et la convergence des moyens?

Début janvier. 2015 se réveille avec ses questions, ses incertitudes. Oui, le virage énergétique peut attendre. Mais la planète, elle, n’attendra pas.

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