Entre femme au foyer et ascension professionnelle : une reconnaissance qui tarde

Crédit photo © Ayana Webzine

Par Alysée Lavallée-Imhof

Une bouche pincée, des joues fardées, une masse vaporeuse de cheveux clairsemés où elle n’omettait jammmais d’apposer de gros bigoudis comme elle se plaisait à dire d’une voix insistante, ma grand-mère ne passait guère inaperçue. Dans l’antre de sa chaumière, elle agissait en véritable matrone de la maison : tarte au suif, rolls au saumon, tarte à la rhubarbe, rien n’osait même lui résister.

C’en était une de ces femmes de caractère, qui maniait la maisonnée armée d’une louche et d’une spatule, une troupe de marmaille suspendue à ses jupons. Puis, lorsqu’elle descendait la rue Cormier, sacs de provisions à la main, tout le voisinage ne manquait guère de remarquer sa présence. Les ragots, les murmures du quartier, la nouvelle jupe de Mme Meunier, elle se plaisait à prêter oreille fine au moindre commérage, elle savait tout. Comme si le Tout Puissant l’avait affublée d’un petit doigt magique qui lui susurrait ces informations.

M’enfin, pour reprendre là où mes propos ont quelque peu tergiversé, c’en était une femme de fort caractère – au bas mot, qui, si ce n’avait été de ce logement où elle était confinée, aurait peut-être été pâtissière de renommée, coiffeuse pour ces dames, chroniqueuse de vie mondaine, name it. Rien n’aurait même eu l’audace, l’affront impérieux de résister à son charme, à ses éclats de rire gras qui dévoilaient une fine ligne de rouge à lèvre dessinée sur ses dents. Peut-être avait-elle souhaité décrocher un travail (un vrai) pour l’occuper hors de la maison quelques heures, pour tronquer la lassitude de l’implacable ritournelle dodo-boulot-ragots. Mais ce fut hors de sa portée, née trop tôt et condamnée à accuser un perpétuel décalage sur son temps.

L’œuvre d’une vie

Ma grand-mère a travaillé toute sa vie. Mis un repas bien fumant sur la table tous les soirs, rapiécé ô combien de pantalons troués (et combien d’autres encore tachés d’un vert pelouse douteux), sans compter les sept enfants qu’elle a élevés. Et pourtant, ce travail, l’œuvre d’une vie, fut invisible. Voilé sous ces grands rideaux de dentelle qui bordaient les fenêtres du 11 rue Cormier. De nos jours, ce rôle ne revient plus qu’aux femmes : force est d’admettre que de nombreux couples se partagent les tâches domestiques et élèvent conjointement la marmaille alors qu’à l’inverse, certains hommes occupent dorénavant ce rôle traditionnellement réservé aux femmes. Mais encore ce travail demeure masqué, invisible, ce défaut de le reconnaître formellement fut notamment appuyé par le jugement rendu dans la célèbre affaire Lola et Éric. Une situation qui, il faut bien le préciser, accroît la précarité financière des personnes qui occupent ces rôles néanmoins cruciaux et qui y dévouent toute leur vie durant. Une injustice flagrante confortée par l’anonymat et le non-dit, iniquité dont on ne parle que trop peu les 1ers mai. Par paresse ou indifférence, je ne saurais dire.

Au-delà

Au-delà des quatre murs de la maisonnée se dressent nombre d’opportunités de carrière dont la jeune génération peut profiter. Suffit plus que de quelques années sur les bancs du cégep ou de l’université pour aspirer, diplôme en poche, au tant convoité et affectueusement nommé « job-de-rêve ». À prononcer ces quelques mots, ma voix monte d’un cran alors que de grandes rides sillonnent mon front. En bref, même mon oncle Pierre devinerait à mon air que quelque chose me titille. Si, à l’époque de mon aïeul les opportunités étaient restreintes trop souvent au périmètre délimité par quatre murs, les obstacles à un emploi « de-rêve » n’en sont pas moindres aujourd’hui. Ils perdurent, sous une forme plus insidieuse, mais non moins indubitable. Alors que les filles graduent aujourd’hui des plus prestigieuses maisons d’enseignement comme leurs collègues masculins (dans une proportion globale plus élevée que ces derniers, de surcroît!), une infime fraction d’entre elles parvient à occuper un poste de haute direction. Faut-il le rappeler, mais bien mince est la proportion de femmes dans les conseils d’administration, dans les postes haut placés dans la fonction publique et privée et même, — soupir —, à l’Assemblée nationale.

Encore une fois faut-il admettre qu’il y a trop souvent une voix absente, muette. Vivement qu’elle s’exprime haut et fort, armée d’une casserole ou d’un tailleur, ces 1ers mai pour (enfin!) faire taire les non-dits.


 

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