Par Josiane Demers

Ces dernières semaines, plusieurs médias ont rapporté les conclusions d’un rapport rédigé par l’Institut australien de stratégie politique démontrant la volonté chinoise d’augmenter le nombre de «camps de rééducation» destinés à la population minoritaire ouïghoure.

En accédant à des photos satellites et à des documents d’appels d’offres, l’organisme australien a mis en lumière la construction d’agrandissements et de nouveaux centres. Cela indique que Pékin, qui qualifie ces installations de « centres de formation et d’éducation », prévoit augmenter le nombre de détenus. Les conclusions de ce rapport dénoncent une « campagne d’assimilation forcée » et éveillent les inquiétudes dans la communauté internationale considérant que selon l’Organisation des Nations Unies (ONU), plus d’un million d’Ouïghours sont déjà en détention, soit 10 % de leur population.

Qui sont-ils?

Bien que les Ouïghours se retrouvent dans d’autres régions avoisinantes comme le Kazakhstan, ils occupent principalement la région du Xinjiang située au nord-ouest de la Chine et sont majoritairement des musulmans sunnites modérés et turcophones. Il s’agit de la plus grande région administrative chinoise. Géographiquement, cette province touche les frontières de 8 pays, ce qui la positionne stratégiquement pour le commerce. À la suite de la montée du communisme, le gouvernement chinois encourage l’immigration de la majorité chinoise Han à cet endroit afin de « propager les valeurs chinoises ». Cela marque le début d’une volonté d’assimilation économique, sociale et démographique.

Génocide culturel

En un peu plus de 50 ans, le peuple ouïghour est passé de 80 % à 50 % sur le territoire du Xinjiang. Certains experts qualifient la situation de « colonisation intérieure » ou même de « génocide culturel ». Depuis 2017, plusieurs lieux de culte et de rassemblements ont été détruits. En 1997, Pékin bannit tous les festivals et les pèlerinages musulmans. À partir de 2009 certains groupes terroristes d’Ouïghours radicalisés créent des conflits internes et sont les auteurs de quelques attentats violents faisant plusieurs victimes. Au nom de la « guerre au terrorisme », le gouvernement chinois accroit le contrôle de cette minorité ethnique et religieuse. Depuis, on relève des actes qui vont à l’encontre des droits de la personne, tels que des avortements et des stérilisations forcées (pratique déjà utilisée et dénoncée en Chine lors de la politique du « un enfant par famille » pour contrer la surpopulation).

Sous surveillance

Toutes les raisons semblent justifiées pour emmener ces jeunes musulmans dans les camps de travail. Dans un reportage de l’émission Enquête à Radio-Canada, la professeure Vanessa Frangville, spécialiste en études chinoises à l’Université libre de Bruxelles, explique que si le jeûne (ramadan), la prière et le refus de boire de l’alcool constituaient déjà des infractions, les autorités chinoises vont maintenant jusqu’à emprisonner les individus qui téléchargent un VPN ou Whatsapp sur leur appareil mobile. La région du Xinjiang est surveillée étroitement par un système de sécurité élaboré. Des caméras, des systèmes de reconnaissance faciale et des technologies d’identification par empreintes digitales font partie intégrante de la vie de cette population. Ils sont surveillés en permanence. À la moindre « infraction », les camps de travail les attendent.

Le déni face aux preuves

Sous les projecteurs, la Chine reste de glace. La presse du pays, largement contrôlée par le gouvernement, répète la même information depuis des années. Les individus dans les établissements ne sont pas des prisonniers. Ils sont des « stagiaires » dans des « centres d’enseignement et de formation professionnelle destinés à la déradicalisation ». Par contre, des documents de 2017 obtenus par le consortium des journalistes d’enquête et signés par le numéro 2 du gouvernement chinois, Hu Hailum, stipulent qu’il s’agit de « camps de détention extrajudiciaire visant l’endoctrinement d’un peuple minoritaire ». Ce document invite les établissements à renforcer leur sécurité pour prévenir les évasions.

Lorsque confronté par un journaliste de la BBC en conférence de presse, l’ambassadeur de Chine à Londres, Liu Xiaoming, a déclaré qu’« il n’y a pas de stérilisations forcées des Ouïghours. Il n’y a pas de camps de concentration dans le Xinjiang». Il utilise la tactique popularisée par Donald Trump en criant aux « fake news ».

Laissés à eux-mêmes

Après de multiples rapports obtenus et des preuves tangibles que les établissements « d’éducations et de redressements » chinois sont, sans l’ombre d’un doute, des camps de concentration, il y a lieu de se demander pourquoi la communauté internationale tarde à agir. L’organisation de la coopération islamique (OCI) salue même les efforts de la Chine. Les pays occidentaux dénoncent le traitement des Ouïghours, mais le pays de Xi Jinping a beaucoup d’influence à l’ONU. En 2019, respectivement à Genève et à New York, la Chine a réussi à obtenir un soutien majoritaire. Pendant cette joute diplomatique, un génocide continue de ravager une population.

Sources

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