Par Gabrielle Beaudry

En Grande-Bretagne, prendre le train en tant qu’étudiant est comme jouer à la loterie. Aucun siège ne nous étant réservé, on effectue notre choix de façon plus qu’aléatoire puis on espère que personne ne réclame son siège légitimement. Malheureusement, comme dans tout jeu du hasard, les chances de gagner le gros lot à la loterie ferroviaire sont infimes. On se retrouve la plupart du temps coincé entre son 50L du MEC, un charmant Anglais qui a oublié d’appliquer du déodorant et une toilette de train aux émanations subtiles de cadavre.

Pourtant ce matin-là, dans un train reliant Birmingham à Oxford, j’ai frappé le gros lot. LE vrai jackpot. Un train quasi vide au sein duquel un doux accent québécois résonnait. Bien qu’il fut très tôt et que ma nuit ait été courte, cette mélodie langagière n’était point un mirage. Ce que je vivais était plus que réel : une famille de Québécois siégeait à mes côtés dans un wagon immaculé. La pureté de mon bonheur fait disparaître ma gêne, je me présente allégrement, puis la conversation s’entame sur-le-champ. Me voilà réconciliée avec les snowbirds aux goûts européens, ayant pourtant presque perdu foi en leur réputation internationale de gentillesse quelques semaines plus tôt dans un château enneigé à Édimbourg. Malgré mon sourire sincère, Jocelyne et Ginette de Québec avaient refusé de converser avec moi. J’en étais ressortie légèrement offusquée, ne sachant pas que seulement quelques semaines me séparaient de mon épiphanie québécoise.  

Les sujets sont variés : Brexit, multiculturalisme, mœurs anglaises, etc. J’en profite pour faire ce que les Québécois font de mieux : chialer avec mes comparses. Je me sens comme « chez nous ». Il ne manque plus qu’une bonne poutine extra sauce de chez Ma poule mouillée. Le plus jeune membre de la famille est un diplômé du programme d’éducation secondaire en univers social de l’UdeS, qui enseigne le français au pays de la Reine pour un an. Ses parents, également professeurs, ont profité de la semaine de relâche pour lui rendre visite. Après moult fous rires, je débarque à Oxford, enchantée de cette ride de train avec une famille plus qu’adorable. La beauté pure des lieux me frappe tel un coup de poing en pleine face. Difficile d’oublier que les Stephen Hawking, Oscar Wilde et T. S. Elliot de ce monde ont jadis marché dans ces rues, bu dans ces pubs et passé des nuits blanches dans ces bibliothèques en tant qu’étudiants. On s’imprègne un peu plus de l’inconscient collectif de cette institution de renom à chaque foulée.

On déambule, puis on s’aventure dans une petite embouchure d’une imposante muraille de briques. C’est ainsi qu’on se retrouve au sein d’un des 38 collèges de l’université, l’équivalent des maisons de l’univers fantastique d’Harry Potter. Chacun porte une réputation particulière et s’occupe de l’éducation de ses protégés. Plus qu’un lieu de résidence, ces collèges sont responsables des séminaires, un système particulier d’enseignement sous forme de tutorat 1:1. Les cours magistraux regroupant la cohorte entière d’un programme à Oxford sont rarissimes puisque l’université, tout comme Cambridge, favorise un programme d’enseignement extrêmement personnalisé. Les traditions de ces institutions sont plus bizarres les unes que les autres, mais ne font qu’ajouter au mysticisme fascinant des collèges.

Un attroupement est visible devant la bibliothèque Bodleian. Un professeur scande un discours devant une troupe mixte : enfants, collègues et élèves. Je m’approche et j’interroge une fille de mon âge quant au pourquoi de la manifestation. Elle m’explique que plus de 60 universités à travers le pays sont touchées par une réforme du régime de retraite du corps professoral. Grossièrement, les pertes s’élèveraient à plus de £200 000, soit environ 400 000 dollars canadiens, pour le professeur moyen. Mettons que ce n’est pas des peanuts… Je ne peux m’empêcher de penser qu’il est plutôt inspirant de voir autant de gens, issus d’une institution à la réputation élitiste, voir même prétentieuse, se mobiliser face à ces coupures.

Les étudiants enfourchent tous une bicyclette plutôt qu’un Nimbus 2000. Or, tout comme dans Harry Potter, quelques capes, officiellement nommées Sub Fusc, sont visibles au loin. Ils sont dans l’obligation de les porter lors de leurs examens. Plusieurs semblent être en route vers leurs quartiers après une bonne séance d’aviron. La célèbre Boat Race opposant les meilleurs équipages d’Oxford à leurs éternels rivaux de Cambridge aura d’ailleurs lieu d’ici quelques semaines. Je mets un terme à ma séance d’observation d’étudiants, après avoir aperçu quelques oiseaux rares, afin de visiter le musée Ashmolean. Ce musée d’art et d’archéologie, fondé en 1683, est garni d’une variété impressionnante d’expositions de grand calibre, grâce à ses multiples généreux donateurs.

Il est maintenant temps pour moi de regagner mes propres quartiers dont l’inspiration architecturale dénote davantage de l’empire soviétique que d’un somptueux château du Moyen Âge. Malheureusement, je n’ai toujours pas de baguette magique pour effectuer des rénovations oxfordiennes à mon charmant flat anglais. Je m’assoupis en me rêvant aux bras de Viktor Krum au bal du tournoi des Trois Sorciers, avant d’être abruptement réveillée par l’odeur de cadavre qui renaît de ses cendres tel un phénix. À mon grand désespoir, je ne me suis pas métamorphosée en Hermione Granger et je ne suis pas à bord du Hogwarts Express. Je tiens tout de même à préciser qu’il faut dire « Wingardium LeviOsa » et non pas « Wingardium LeviosA ».


Crédit Photo @ Gabrielle Beaudry

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