Par Sofie Lafrance

Chère Démocratie, tu permets que je te tutoie? Après tout, ne sommes-nous pas égales? Partout où tu te trouves, tu sembles bien installée et tu sembles continuellement défendre l’égalité, que ce soit bec et ongles. Mais comme dirait Kaïn, me semble qu’on est dû pour se boire une couple de bières dans le blanc des yeux. La réalité, Démocratie, c’est que l’absence de révolution et de profonds changements sociaux te fait bien, pour l’instant.

La réalité, Démocratie, c’est que tu as les mains bien sales. Partout où tu as su te répandre au cours des derniers siècles, tu l’as fait par coercition et violence. Tes fervents défenseurs estimaient que tous les moyens étaient bons pour t’élire reine des peuples. Ne sont-ils pas d’ailleurs ceux qui se complaisent le plus sous ton égide? Ceux qui savent profiter efficacement des déficiences de tes rouages et contourner tes principes les plus précieux? Il faut dire que la ligne entre ton régime et la théocratie est bien mince, chavirer d’un régime à l’autre est alors bien facile.

Dans les lignes, tu sembles idéale et équilibrée, mais en pratique, tu réalises bien vite toi-même que les choses se corsent. Tu protèges aussi bien les honnêtes que les corrompus, les victimes que les coupables, les conformistes que les anarchistes. Et ces anarchistes, qui pensent vivre « en marge », ne te font-ils pas sourire? Moi aussi. Ils semblent bien être les seuls à ne pas savoir que l’absence de contrat social est une aberration. N’est-ce pas Montesquieu qui disait que trop d’égalité ou de liberté mène inévitablement à son contraire?

N’est-ce pas également Winston Churchill qui disait : « La démocratie est le pire des régimes, à l’exception de tous les autres déjà essayés dans le passé »? À vrai dire, Démocratie, t’es probablement la moins pire de tous, mais t’es loin d’être la meilleure. Au-delà des régimes autoritaires auxquels tu aimes confronter tes principes , tu connais des ennemis bien pires, au sein même de tes sociétés. Le cynisme et l’aliénation des masses ne sont que quelques exemples. Les débats ne sont-ils pas le moteur de ton régime? Difficile d’en tenir de réels auprès de populations qui n’y croient plus.

Peut-être que ça fait juste trop longtemps que tu promets des rêves d’égalité et d’équité irréalisables au quotidien et que l’espoir que les peuples ont en toi se dissipe comme neige au soleil. En fait, c’est probablement ça. L’usure du pouvoir te fatigue et te fait perdre de vue tes objectifs primaires. Si tu étais aussi belle que la démocratie relative imaginée par Tocqueville, nul ne saurait se plaindre de tes pratiques égalitaires. Peut-être aussi que tes peuples sont trop populeux, et qu’une seule démocratie appliquée à un aussi grand nombre est inatteignable.

Toutefois, selon la théorie de Strauss et Howe, The Fourth Turning, un renversement social se produit à toutes les quatrièmes générations des pays industrialisés. Ces mouvances sociales sont causées par des cycles d’éveil spirituel, suivis par de profondes crises séculaires. Le cynisme te réserve-t-il des surprises? Peut-être que le prochain mouvement social t’incitera à réviser tes bases fondamentales.

Je n’ai évidemment pas que du mal à dire de toi. C’est sous ta sécurité apparente et ton tissu égalitaire que plusieurs questions sociales ont le mérite d’être abordées, que ce soit pour les minorités sexuelles, ethniques, visibles, culturelles, etc. Ces questions n’auraient pas même l’occasion d’être soulevées au sein de nations étrangères. Je pense néanmoins qu’il est juste de se servir de sa liberté d’expression pour t’adresser une critique honnête, qui ne saurait pas, bien humblement, être en mesure de relever chacun de tes défauts. Je te dis donc à la prochaine révolution, chère Démocratie, en espérant qu’un vent de fraicheur te happe de plein fouet.


Crédit photo © Exodus blog

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Une pensée sur “J’élève ma voix contre toi, Démocratie – Tribune libre”

  1. Très intéressant!

    Par contre, je constate l’absence de proposition pour remplacer ou améliorer la démocratie à la suite de cette critique. Est-ce qu’une révolution est vraiment la solution?

    Je me permets un petit commentaire pour nuancer le tout. Je suis d’avis que les bases fondamentales de la démocratie et des dictatures sont les mêmes : la recherche d’un droit/d’une légitimité d’exercer le pouvoir sur d’autres. Ce pouvoir à un coût, il faut l’appuie des gens.

    C’est cette condition nécessaire (le pouvoir) qui, malheureusement ou heureusement (selon le point de vue), oblige celui qui veut changer les choses à faire des compromis sur ces idéaux. Plus de détails dans ce vidéo avec lequel je suis grandement en accord : https://www.youtube.com/watch?v=rStL7niR7gs

    Dans le spectre entre dictature totale et démocratie directe totale (où tout serait voter par référendum par exemple), cette condition est toujours présente. Aussi, selon moi, une révolution ne pourrait pas réinventer la roue, et ce, peu importe sa forme. Au lendemain de celle-ci, nous serions toujours quelque part sur ce spectre.

    Je crois que, plutôt que de souhaiter une révolution, il faut encourager les gens à s’impliquer dans la vie démocratique, à s’intéresser au travail du gouvernement et à lui adresser des critiques.

    La beauté de la démocratique représentative est que c’est nous qui détenons les clés du pouvoir. Remettons-les à nos conditions et nous serons source de changement!

    Je comprends le désir de vouloir changer les choses rapidement, le rêve d’une révolution utopique comme le «Fourth Turning», mais selon moi le vrai progrès passe par le lent (mais toujours constructif) progrès résultant d’une démocratie en santé, et non par des « renversements » du tout ou tout, plutôt sources d’instabilité.

    J’élève ma voix pour une démocratie en santé! Et j’espère qu’elle ne sera pas « happer » comme tu dit.

    Entoucas, c’est mon « two cents ». Si je prends la peine d’écrire c’est que j’ai aimé l’article, même si je peux paraître un peu critique!

    Merci et au plaisir de te lire encore.

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