Jolène Ruest, un premier roman sur les limites monogames de notre société

Crédit photo © Jolène Ruest roman

Par Benjamin Le Bonniec 

Monogamie ou comment une chanteuse country a fucké ma vie sexuelle, un titre qui interpelle comme un livre que finalement on ne va pas laisser trainer pendant des lustres sur notre table de chevet. Avec ce premier roman, Jolène Ruest frappe un cocasse et distrayant coup dans le petit monde du livre québécois. À travers ses pérégrinations amoureuses ou les flottements de son existence, Jolène la rouquine nous embarque dans ce Montréal des mélomanes, avec ses brunchs du lendemain pas toujours évident, et où flotte l’ombre d’une certaine Dolly Parton.

 Parce que c’est peut-être finalement elle la vraie héroïne de ce récit conceptuel ambitieux, ou plutôt la Jolène de la célèbre chanson de la Queen of The Country Music. Pourtant, dès lors que l’on a dépassé le titre, on se rend rapidement compte qu’il ne sera pas question de musique country. Mais les passionnés de musique ne seront pas en reste, Jolène baigne dans ce milieu underground, se noie dans ces virées musicales où les bières s’alignent comme Hendrix enchainent les notes sur sa guitare. Ces grands noms de la musique, de Janis Joplin à Nirvana, sans oublier Keith Urban ou même Fred Fortin, en font d’ailleurs partie intégrante. Et c’est peut-être là qu’elle se révèle la jeune Jolène Ruest. Dans ses errances nocturnes, c’est la jeune mélomane qui s’émancipe, se saoulant de musique, Jolène s’élève dans des interrogations introspectives et se questionne sur les troublantes réalités de l’existence. On parle alors d’amour, de fidélité, d’engagement et évidemment de sexe.

Et là, pas de langue de bois, Ruest ne reste pas grivoise, elle est crue, trash comme dirait l’autre, voire graveleuse. Cette décomplexation de la langue détonne comme elle étonne, en tout cas elle stimule, mais malheureusement, être réceptif à un tel langage n’est pas donné à tout le monde. Il est peut-être là le bât qui blesse, Jolène Ruest a l’humour décalé, une écriture osée et brute de décoffrage. Mais ce ton cynique, impertinent et toujours grossier ne trouvera pas écho chez tout le monde. Pourtant, à sa façon, l’auteure reprend à son compte ce que beaucoup d’écrivains ont fait avec la langue. Même Irvine Welsh dans Trainspotting torpille l’anglais en faisant sortir des bas-fonds de l’Écosse un argot fait d’injures, mais à l’oralité saisissante. L’écrite de Ruest trouve son écho justement dans cette oralité, dans une tentative de retranscrire une vibrante réalité. Jolène baigne ainsi dans les foules du Montreal by Night, mais se retrouve finalement si seule face à elle-même, et les lendemains de soirées arrosées sur fond de bacon grillé et d’œufs miroirs sont toujours un moment délicat à passer. Il est temps d’assumer ses écarts, de se remettre en cause et surtout d’avancer pour ne jamais sombrer.

Au gré des pages, on se laisse captiver, les tournant une à une, sans doute portés par ce titre cocasse et joliment trouvé. Pourtant, à part certaines fulgurances, Jolène Ruest s’égare un peu, se mêle, voire s’entremêle sur la question principale qu’évoque le livre : où se situer par rapport aux limites de la monogamie? Mais justement, la réponse, Jolène ne nous la promet et c’est aux lecteurs qu’il revient de s’enquérir de celle-ci. Une bière à l’Esco, le bouquin sur la table bistrot, encore un peu allumé de la vieille est peut-être l’endroit idéal pour y arriver et apprécier ce premier livre d’une auteure qui mérite qu’on la laisse embarquer dans son univers décalé.


 

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