Culture-editorial-alaclair

Par Philippe Côté

Ça ne m’arrive pas souvent, mais cette fois-ci j’ai essayé d’attraper le lever du soleil. À vous de voir s’il était trop tôt ou trop tard, mais j’y étais.

Pour les belles couleurs? Non, pour le coq.

Et pas n’importe quel coq : celui de mon ami André, qui habite dans le comté d’Orford. André se vante depuis deux semaines de lui avoir appris à chanter en russe. Au lieu de chanter Cocorico, comme chaque coq québécois digne de ce nom, il entonne plutôt Coucarékou à l’aube.

Semblerait que son coq est maintenant une petite célébrité de la région. Inutile de vous dire que les lignes ouvertes se sont enflammées partout au Québec. On parle même de la pire menace des Soviets en quarante ans. La dernière fois, Bobby Clarke avait finalement réglé le cas de Kharlamov à la hache. Alors, pour le coq…

Le coq d’André n’est pas le seul. C’est l’Ebola aux quatre coins de la province. Des quiquiriqui, des coucouricou, un faisan italien avec son chicchirichi, et il y a même une belle dinde suédoise qui Kuckeliku. Rassurez-vous, pas encore d’Islandais à l’horizon (il paraît qu’ils ont rajouté trois syllabes de plus, ça sonne comme Gaggalagaggalagó).

Je suis allé voir le coq d’André de mon propre visou. Et alors? La honte. J’ai même pensé intituler cet article “la dépravation du chant du coq au Québec”. Appelez l’OQLF, sonnez la quarantaine, sinon, tous vont y passer, et, après eux, les passereaux.

Ces coqs ont des noms. Dead Obies, Radio Radio, Alaclair Ensemble, Alexandre Soublière. Ils chantent et écrivent dans un niveau de langue nouveau genre, un franglais plus ou moins balisé, inspiré de certaines réalités sociolinguistiques bien présentes au Québec.

Ils sont jeunes, ils ne sont qu’au début de prometteuses carrières. Ils sont parfois cinglants, baveux, à vrai dire, baveux de pousser le bouchon un peu trop loin pour nos frêles oreilles radio-canadiennes.

Certains chroniqueurs avancent que ces coqs choisissent en toute connaissance de cause une ritournelle différente pour unique raison de foutre la merde dans la basse-cour. Ça ne fera pas changement.

Lançons l’hypothèse que la légitimité de ces artistes et écrivains ne tient pas la route pour les raisons identitaires, linguistiques et idéologiques dont vous vous doutez. Aux poubelles, Charlotte before Christ. Censuré, Radio Radio et sa nouvelle affaire. Excommuniés, les Dead Obies. Vos mots en anglais « scrapent » notre vocabulaire, et du même coup la sacro-sainte identité québécoise.

Si c’était le cas, pourquoi donc le scandale aurait-il lieu maintenant? N’y a-t-il pas eu Marie-Mai et Simple Plan avec Jet Lag? Brigitte Boisjoli avec I wanna dance with somebody? Kiss you inside out de Hedley feat. Andréanne Leclerc?

Ces chansons ne faisaient peur à personne, à vrai dire. La grosse machine les formatait pour qu’elles contournent les quotas, alimentent la planète pop des 10-14 ans et recrachent un idéal prémâché de la chanson universelle, made in Québec. Les comptines ne faisaient peur à personne parce que personne ne s’y identifiait.

Et puis, tout d’un coup, on le reçoit en pleine face, ce nouveau slang déjanté, réel, trop réel, franglais, trop anglais. Le coq du voisin chante tout croche, assez croche pour « brainwasher » toute la basse-cour. Et, pour une fois, il ne chante pas faux.

La basse-cour crie au loup, son hymne national est complètement bafoué. Mais qui remettra le coq à sa place? La poule caquète, le lapin clapit, la caille cacabe, et puis on se rend vite bien compte que personne ne sait chanter.

Alors le coq, qui n’avait pas encore pu placer un mot, demande : pourquoi tout ce scandale sur mon accent, s’il s’inspire d’un peu tout le monde en même temps?

Parce que l’insécurité linguistique gagne encore sur la richesse culturelle. Parce que les stéréotypes biaisés sur le français québécois sont encore véhiculés en 2014, encore les mêmes qui dévalorisent notre parler, qui rejettent la polyvalence de nos niveaux de langue et qui crachent sur l’unicité de son évolution.

Ces nouveaux produits culturels ne pourraient être plus légitimes. Ils sont des objets sociaux qui reflètent la vivacité de notre langue, de nos mœurs.
Cocorico se chante en 25 déclinaisons différentes, et aucune d’entre elles n’empêchera le soleil de se lever.

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