Ton ministre te dénigre sur la place publique; les journalistes te réduisent au nom de Mme Jean; avec toute mon admiration, je t’appellerai Anne-Marie.

Par Rodrigue Turgeon

Début mai 2013.

Le maquillage que tu t’es mis ce matin pour dissimuler les effets collatéraux de ta fin de session coule sur ton visage. Moitié par la brise salée qui décoiffe cette berge de Ste-Flavie, moitié par l’émotion qui te submerge. Tu viens de finir ton bac en biologie à l’UQAR. La jeune femme combattante que tu es devenue se remémore les motifs qui t’ont poussée à quitter ta Terrebonne natale pour venir sauver notre bonne Terre. Tes naïves inspirations d’enfance rejaillissent d’outre-mer, comme pour te remercier d’avoir tout risqué en t’embarquant dans ce fichu programme où tu devras te battre toute ta vie pour conserver ton poste.

Dans ce que l’on nomme désormais le ministère du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, tu feras tes premières armes comme biologiste-analyste. Cela ne fait pas un an que tu es en poste lorsque l’épée de Damoclès s’abat sur ta carrière. Ton supérieur immédiat (le pantin du ministre Heurtel), te charge du dossier de l’heure: l’impact des travaux de TransCanada sur l’endémique et menacé béluga du St-Laurent.

Anne-Marie, tu savais que les bélugas s’orientent par une sorte de sonar et qu’ils communiquent par des fréquences élevées. Ce qu’il te manquait, c’était le seuil où l’onde sismique d’un forage devient un contaminant au sens de la Loi sur la qualité de l’environnement.

Sans s’expliquer, ton supérieur te défend de consulter les spécialistes de ton propre gouvernement, pas même les experts siégeant au Comité pour le rétablissement du béluga.

– Pourquoi?

– Toi pourquoi tu poses des questions la jeune?

Ton carnet d’adresses se limite à l’inquisiteur du gouvernement fédéral, la tonitruante Transcanada et les radicaux environnementalistes.

Pantoise, mais confiante, tu requiers de l’Albertaine un engagement écrit que leurs travaux ne causeront pas de préjudices aux vulnérables immaculés. Tu ne l’obtiendras jamais. Sans défaillir, tu t’adresses aux instances fédérales pour déterminer le fameux seuil acceptable. À leurs dires, il serait de 120 décibels. Tu comprends vite que pour la bande à Harper, le bruit subaquatique causé par des travaux industriels n’est pas considéré comme un contaminant. Pour eux, de telles interférences ne sauraient menacer la faune marine. Éberluée, tu comprends qu’un océan sépare ton monde du leur.

C’est alors que l’écologiste M. Michaud fait son apparition et débrouille tout. Le seuil de 120 décibels date d’une étude américaine des années ’90, mais en 2007 les scientifiques qui l’ont établie se rectifièrent : cette intensité sonore n’était pas absolue. En 2012, on réalisa qu’à 120 décibels, c’est un béluga sur deux qui perd la carte. Tu fais le calcul. Sur les 1000 bélugas qui restent dans le fleuve, 500 perdront la carte s’ils nagent près des côtes vitales de Cacouna. Le gouvernement fédéral et TransCanada encouragent la délivrance du permis en toute connaissance de cause, mais toi, tu ne peux t’y résoudre. Heurtel ne retourne pas tes appels à l’aide.

Fin juillet 2014.

Paniquée, tu ordonnes à TransCanada de répondre, sous forme d’avis scientifique, à ta liste de sept inquiétudes. Elle te nargue en n’éructant qu’une simple lettre de M. Kemp, un type du fédéral qui n’est pas foutu d’écrire que l’occupation du fleuve par TransCanada entraîne des effets négatifs sur les bélugas. Quatre jours plus tard, genou au sol, tu tentes le tout pour le tout en abaissant à deux tes questions. Plus vaniteuse que jamais, la milliardaire te rit au nez et te renvoie l’hérésie de Kemp.

13 août 2014

En braillant, tu rédiges en toute illégalité ta recommandation d’accorder le permis à Transcanada. Entre ta recommandation et l’autorisation, il n’y a qu’un pas. Tu sais que tu contreviens à l’article 20 de la Loi sur la qualité de l’environnement en permettant l’émission du rejet dans l’environnement d’un contaminant.

Depuis ce jour, tu répugnes des centaines de milliers de Québécois qui ont à cœur la planète autant que toi. Écoute-moi. Qu’ont-ils fait, eux? Ont-ils eu ton courage d’accepter ce mandat-suicide? Non. Tu as joué le rôle que personne ne voulait, pour le Québec et pour les bélugas. Même s’il est pleutre, Heurtel n’avait pas le droit de t’accuser des décisions qu’il a lui-même dirigées.

23 septembre 2014

À la demande des écologistes, la Cour supérieure suspend le permis de TransCanada jusqu’au 15 octobre. Ce n’est pas ton jugement qu’elle écorche, mais bien la décision manifestement déraisonnable, inexplicable et insensée de ton ministre Heurtel d’avoir forcé la délivrance du permis sans se baser sur des avis scientifiques. Oui, le même avis que tu voulais tant pour calmer tes craintes. Comble de l’aplaventrisme, Heurtel, le pleutre, manque à sa responsabilité ministérielle et t’accuse sur tous les toits.

16 octobre 2014

Les gens de ton ministère qui jadis t’écrasaient ont maintenant décidé de bloquer davantage les travaux de TransCanada, insatisfaits des récents ajustements de la polluante. S’appuyant sur ta démarche, ils s’opposent aux actes illégaux qu’ils cherchaient te forçaient autrefois à permettre. Les bélugas, Heurtel, Couillard, les Québécois et la planète entière t’en doivent une ma belle.

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