La charte : chronique d’un échec (probable) annoncé

Par Gianluca Campofredano

M’intéressant au débat depuis la crise des accommodements raisonnables en 2007, voici une courte analyse personnelle au sujet de la Charte des valeurs québécoises.

D’abord, sur la forme, le titre initial était inapproprié, car l’intention gouvernementale est d’affirmer la laïcité de l’État du Québec et non d’inscrire les valeurs québécoises dans une loi. Comme de fait, lors du dépôt du projet de loi 60, le titre a été modifié et sa complexité fut attribuée au travail des juristes du ministère.

Ensuite, depuis les fuites dans les journaux, il s’est écoulé environ cinq mois. Au cours de cette période, la charte a fait grand bruit dans la société civile. La majorité des discussions se sont faites dans le respect de l’opinion d’autrui et une minorité d’entre elles ont dérapé dans les invectives raciales et religieuses, au grand plaisir de certains médias qui donnaient à ces malheureux évènements plus d’importance qu’ils n’en avaient réellement.

Du côté gouvernemental, le ministre Bernard Drainville a tenté de vendre son projet à travers les cégeps et universités du Québec, ce qui est respectable, que l’on soit pour ou contre celui-ci. À cet effet, je ne me rappelle pas avoir vu un ministre libéral expliquant à un jeune auditoire les effets bénéfiques de la hausse des frais de scolarité en 2012. Il faut donc reconnaitre que la volonté y est. Il reste à savoir si cela portera ses fruits.

Toutefois, nous pouvons être sûrs qu’en matière de marketing, le Parti Que´be´cois devra revoir sa stratégie. Effectivement, les dépliants expliquant les orientations gouvernementales ayant comme fond un mur d’église étaient-ils nécessaires ? Que dire des pictogrammes (qui devinrent la risée des médias) démontrant ce qui est acceptable ou non en matière de symboles religieux ostentatoires? Enfin, fallait-il insister autant sur le voile (les multiculturalistes s’en donnèrent à cœur joie pour taxer d’islamophobe les sympathisants de la charte) et délaisser les autres symboles comme la kippa, le turban ou le kirpan ?

Le coût total de l’opération publicitaire du gouvernement se chiffre à 1.9 million de dollars, ce qui, sans surprise, a soulevé l’ire chez les libéraux qui ont déjà oublié qu’ils dépensèrent en 2012 presque un million de dollars pour dire que la hausse des frais de scolarité représenterait pour les étudiants universitaires seulement 50 cents par jour.

Bref, plusieurs choses auraient pu être mieux faites. Un tel débat de société requiert une connaissance sans failles des enjeux en question avant de proposer un régime juridique. De plus, des débats télévisés entre parlementaires pour et contre la Charte auraient dû être organisés pour rejoindre les adultes, tandis qu’un travail de communication adéquat sur le web aurait permis d’aller chercher l’attention des plus jeunes.

Malgré tout, l’erreur majeure du PQ qui sera difficilement pardonnable par plusieurs électeurs fut son inaction législative alors que depuis la publication des orientations gouvernementales le 10 septembre 2013, 80 % de celles-ci font l’objet d’une unanimité chez nos 125 députés. Après avoir cru, de bonne foi, dans les intentions du parti de René Lévesque de régler rapidement une problématique sociale que les libéraux n’ont jamais voulu affronter pour des fins politiques, je re´alise que, pour des fins partisanes, le PQ éternise le débat pour en faire une arme électorale.

Par ailleurs, même sur le fond, le point de discorde du projet de loi 60 (l’interdiction de symboles religieux pour le personnel de l’État) contient deux éléments faisant l’objet d’un consensus. D’une part, la burqa, le niqab ou tout autre symbole empêchant l’identification d’une personne n’ont ni leur place dans la fonction publique québécoise, ni dans les écoles et ni dans les hôpitaux. D’autre part, tout symbole religieux doit être proscrit pour les individus ayant un pouvoir de coercition, tels que les juges, les policiers et les gardiens de prison. Pour le reste, le débat est ouvert pour trouver une solution satisfaisante pour la majorité des Québécois.

Finalement, suite aux observations ci-dessus, quelques conclusions s’imposent. Tous ceux qui clament haut et fort la non pertinence de tenir un tel débat, mais qui se disent pour la séparation de l’église et de l’État et pour l’égalité homme femme devraient arrêter d’avoir le cul assis entre deux chaises. En focalisant sur le hidjab, le débat sur le port du kirpan dans une école a été totalement oublié. Le PQ a éternisé le débat en ne voulant pas scinder son projet et a raté sa stratégie de communication face à la population. Finalement, en voyant le PLQ déchiré entre l’interdiction du tchador et la perte d’électeurs montréalais et le Barreau du Québec qui ne s’opposerait pas au port de symboles religieux pour les magistrats, je pense au titre d’un livre de Pierre Falardeau : « Les bœufs sont lents, mais la terre est patiente. »


Crédit photo © quebec.huffingtonpost.ca

Partager cette publication