La dépendance à l’ère du numérique

Par Alexia LeBlanc

Du 11 au 17 mars derniers avait lieu la 21ème édition de la semaine du cerveau. Un ensemble de manifestations scientifiques, qui avaient pour but de sensibiliser à l’importance de la recherche sur cet organe central, prenaient place. Le 12 mars, le Boquébière accueillait le fameux 5 à 7 BistroBrain, dont le thème central était la dépendance à l’ère du numérique. Trois conférenciers étaient sur place, soit Charles-Antoine Barbeau-Meunier, Pr Gregory West et Pr Amnon Jacob Suissa, et tous présentaient des travaux de recherche tournant autour de cette même thématique.

Les téléphones intelligents rendent-ils stupide?

Le premier conférencier, Charles-Antoine Barbeau-Meunier, un étudiant à la Faculté de médecine et des sciences de la santé de l’Université de Sherbrooke, présentait certains mythes et réalités de l’impact du numérique sur notre cerveau. Il s’est intéressé à la question à savoir si les téléphones intelligents pouvaient rendre « stupide » en se rendant compte qu’il s’agit d’une spéculation que l’on entend souvent, mais pourtant, les recherches neuroscientifiques sur le sujet commencent à peine à émerger.

Comme l’expliquait le chercheur, nous vivons maintenant dans une véritable « culture numérique » où nos relations sont entretenues à travers nos écrans, où nos téléphones sont l’une des premières sources de divertissement et où nous sommes connectés 24/7. En moyenne, les adolescents consomment neuf heures de contenu multimédia par jour, dont sept heures d’écran.

Un bon indicateur de l’intelligence?

La question se pose alors : est-ce que ces chiffres pourraient avoir un impact sur les capacités cognitives d’une personne? En analysant plusieurs travaux de recherche sur le sujet, Barbeau-Meunier a pu constater que, si l’on se base sur les résultats scolaires, plus un individu passe d’heures devant son écran, moins ses résultats scolaires sont bons. Les résultats ne démontrent pas une association très forte entre les deux, mais elle est tout de même présente. Mais est-ce un bon indicateur de l’intelligence? En fait, il n’y a pas de corrélation définitive entre les téléphones et le QI d’une personne. L’étudiant a donc expliqué que cette association pourrait être justifiée par d’autres facteurs, comme le simple fait que les téléphones offrent maintenant des raccourcis de pensée, ce que l’on appelle « l’effet Google ». Les appareils mobiles nous permettent d’optimiser nos ressources, mais nous avons tendance à oublier l’information qui nous est facilement accessible, ce qui peut, éventuellement, faire baisser les notes d’un individu qui n’a pas retenu l’information en mémoire.

Le conférencier a d’ailleurs offert quelques pistes de solutions pour se détacher de son écran; un nouveau mouvement qu’il appelle le « minimalisme numérique ». Entre autres, il recommandait que l’on établisse une liste de nos principes, pour constater que le téléphone ne devrait pas en faire partie, de bien prioriser nos activités et de mettre le fond d’écran de son téléphone en teinte de gris (conseil qui, apparemment, fonctionne très bien). Si une association a été faite entre le temps d’écran et les résultats scolaires, il en va de même pour le taux de dépression qui semble associé au temps d’écran également. Il est donc important, selon lui, de ne pas abuser de cet appareil.

L’impact des jeux vidéo sur notre cerveau

Le deuxième conférencier, Gregory West, est professeur au Département de psychologie de l’Université de Montréal et il était de passage à Sherbrooke afin d’expliquer l’impact des jeux vidéo sur la plasticité de l’hippocampe, une région du cerveau impliquée dans la mémoire et la navigation spatiale. L’hippocampe est très important afin de maintenir un bon fonctionnement des activités cérébrales. Un débalancement de cette structure peut entraîner des risques de développer des maladies cérébrales, allant de la schizophrénie à la maladie de l’Alzheimer.  

Après maintes recherches, il a pu démontrer que l’impact des jeux vidéo sur le cerveau dépend de l’utilisation de ceux-ci. Les individus qui utilisent des stratégies spatiales pour jouer peuvent voir leur niveau de matière grise dans l’hippocampe augmenter. Plus le niveau de matière grise dans la structure est élevé, mieux va la santé. À l’opposé, les personnes qui utilisent un système de récompense, par l’entremise du noyau caudé (autre région du cerveau), peuvent constater une diminution de la matière grise dans l’hippocampe, et sont donc plus à risque de développer des maladies cognitives.

Mais quels jeux vidéo stimulent les stratégies spatiales et le système de récompense? West et son équipe ont fait une expérience de 12 semaines où des joueurs devaient atteindre 90 heures de jeu. Un groupe jouait à des jeux vidéo d’action, comme Call of Duty, et l’autre à des jeux vidéo de plateforme-3D, comme Super Mario 64. Les résultats ont démontré que les jeux de tirs étaient associés à une réduction de la matière grise dans l’hippocampe et, au contraire, les jeux de plateforme-3D à une augmentation de la matière grise dans l’hippocampe. Les résultats démontrent donc que l’utilisation des jeux vidéo peut avoir des effets néfastes et positifs sur la santé cérébrale, mais tout dépend de ceux que l’on choisit.

Nous pourrions tous être victimes de la cyberdépendance

La dernière conférence, plus courte que les deux autres, était donnée par Amnon Jacob Suissa, professeur à l’École de travail social de l’UQAM. Dans une perspective psychosociale, le conférencier voulait démontrer que personne n’est à l’abri de la dépendance, qu’importe le type, et qu’il faut distinguer « usage » et « abus » afin de reconnaître les signes avant-gardistes d’une dépendance.

Il existe d’ailleurs quelques indices qui peuvent permettre de voir si l’on est victime de cyberdépendance. Une perte de la notion du temps lorsque nous regardons nos écrans, un sentiment de manquer quelque chose si nous ne sommes pas connectés (aussi appelé FoMO) et des effets indésirables comme l’isolement ou la fatigue sont tous des symptômes d’une surutilisation du téléphone qui peut mener à certains risques pour la santé.

Finalement, après avoir compris que les téléphones peuvent peut-être avoir des incidences sur nos capacités cognitives, que certains jeux vidéo peuvent affecter de manière négative une région essentielle à la santé cérébrale et que nous pouvons tous être victimes de cyberdépendance, il est facile de constater que l’utilisation des médias en général devrait être modérée. La dépendance à l’ère du numérique est bien réelle et nous devons en prendre conscience, pour notre bien-être physique et mental.

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