La femme de mon frère : L’audace de l’authenticité

Par Frédérique Charron

Le premier long-métrage de Monia Chokri lui a valu le prix « Coup de cœur » du jury de la section Un certain regard au Festival de Cannes. Une reconnaissance à valeur symbolique pour la cinéaste qui y était neuf ans plus tôt en tant qu’actrice pour le film Les amours imaginaires de Xavier Dolan. Entre modernité et liberté, le film La femme de mon frère trace la voie pour un cinéma qui réunit et qui réconforte notre identité. Le Collectif s’est entretenu avec la cinéaste ainsi que l’actrice, Anne-Élisabeth Bossé, pendant l’effervescence de la sortie du film au Québec.

Sophia, une docteure en philosophie politique (Anne-Élisabeth Bossé) aux prises avec des angoisses récurrentes, vit une impasse. Elle est secouée de voir son frère Karim (Patrick Hivon) s’épanouir dans sa relation amoureuse avec Éloïse (Évelyne Brochu), cette femme qu’elle considère parfaite. Le film réconforte, émeut et dépeint des réalités humaines dans lesquelles on peut tous se reconnaître. Les personnages féminins séducteurs à la Bridget Jones, on oublie. Monia Chokri présente des personnages qui nous saisissent et qui rassureront les femmes en devenir. Elle nous amène dans la direction qu’on attendait en mettant de l’avant les tourments quotidiens de la femme moderne.

Anne-Élisabeth exprime une confiance indéniable pour sa réalisatrice et amie qui lui a offert un rôle différent de ce qu’elle avait l’habitude de jouer. « Je voyais une parole, une maîtrise de la réalisation. Peu importe ce qu’elle m’aurait proposé, j’aurais sauté à pieds joints. À la lecture du scénario, je trouvais que c’était un rôle en or, une proposition complexe dans laquelle on allait voir une partie de moi que je n’avais jamais montrée. J’aimais la modernité, le point de vue. », indique-t-elle.

Quant au personnage d’Éloïse, il déconstruit la représentation de la classique belle-sœur compétitive. Éloïse comprend les difficultés de Sophia et ne tente pas de la bousculer. Elle est perturbée par ses moments de condescendance, mais s’en remet rapidement. Une femme indulgente qui la soutiendra, malgré ses impétuosités avec son frère, Karim.

Ces longues soirées d’hiver

On apprécie l’ambiance rétro de l’hiver québécois qui sert de trame à l’impasse fraternelle en quête de résolution sur une musique qui nous rappelle La guerre des tuques (la version originale de 1984). Karim, frustré de voir sa sœur s’engouffrer dans sa tristesse, tristesse qui, selon lui, fait d’elle une femme « abrasive » avec ses airs narquois, essaie tant bien que mal de lui faire réaliser toute sa splendeur, maladroitement à certains moments. Des querelles qu’on reconnaît aux frères et sœurs, celles qui émeuvent et réconfortent à la fois. « On n’est pas toujours beaux. Et quand on est en souffrance, on n’est pas capable d’être heureux pour les autres. On n’est pas capable de s’ouvrir aux autres et cette douleur-là est abyssale et donc elle est parfois cynique. On y est allé loin avec le personnage, mais en fait on y est allé comme dans la vie, j’ai l’impression. », remarque Monia, la cinéaste.

Une colère qui dérange

La colère que vit Sophia en est une connue de plusieurs. C’est Monia qui rappelle le défi pour Anne-Élisabeth d’incarner la force de cette émotion. Celle-ci explique : « J’ai plus de difficulté à être en colère. J’avais oublié cette partie du tournage. J’ai une façon de réagir qui n’est pas du tout comme ça et il y avait quelque chose de très libérateur pour moi d’exprimer cette colère de cette manière. Ça m’a détachée de moi. Je n’allais pas dans mes facilités. »

Une colère d’aplomb qui n’a pas seulement déstabilisé, mais qui en a également choqué plusieurs. Surtout des hommes, remarque la cinéaste. « Être agacés par la colère de Sophia c’est peut-être manquer un peu d’empathie par rapport à la tristesse que peut vivre n’importe quel être humain, mais aussi une femme, qui vit beaucoup de bouleversements et d’adversités dans la vie. Ça vient beaucoup des hommes. Il n’y a pas beaucoup de femmes qui sont agacées par le personnage. Moi, j’ai surtout lu des hommes blancs, hétérosexuels et dans la cinquantaine être fâchés contre elle et ne pas l’aimer. »

Le ton séducteur, réputé pour les personnages féminins, ceux qu’on n’aperçoit pas dans le film de la cinéaste, cause peut-être cette réaction, qui peut être expliquée par la désinvolture des femmes mise de l’avant. « Je pense que les femmes ont changé et qu’elles sont tannées d’être dans la séduction. Il y a des choses qu’on reproche au personnage de Sophia qu’on ne reprocherait pas à des hommes, et ça me fatigue, vraiment beaucoup. », indique la scénariste.

Le réconfort d’un père

Un film sur la relation frère-sœur, oui, mais le film va encore bien au-delà. Monia nous porte dans une conversation existentielle père-fille qui nous semble si naturelle et douce. Peut-être que ce sont les commentaires hors-champs qui nous permettent d’entendre leur échange telle une douce symphonie. Ça nous rappelle un moment d’enfance dans lequel une certaine naïveté nous éloignait de la réalité à laquelle Sophia est aujourd’hui confrontée. Mais quelle belle ironie que de voir Sophia, docteure en philosophie, reposer sur les mots de son père pour trouver réponse et réconfort à ses propres questionnements philosophiques. Un moment tendre père-fille pour nous évoquer des instants, beaux ou plus difficiles pour certains, nous remémorer des paroles, des rencontres, tel est ce que Monia réussit et ce qu’Anne-Élisabeth accomplit.

Moderniser le cinéma direct

Les inspirations de Monia s’harmonisent et brillent. Ce sont les visionnements de films marquants qui ont nourri cette cinéaste et qui lui ont appris à jongler entre humour et renversements. « Quand j’ai vu À tout prendre de Claude Jutra, ça m’a bouleversée. Je ne comprenais pas qu’en 1963 on ait fait un film qui parle d’homosexualité, de rapports homme-femme d’ethnies différentes, d’amour libre, d’infidélité, de choix d’avoir un enfant ou pas, de poésie, de montage tellement libre. Notre vrai héritage, c’est ce cinéma-là et j’ai envie, d’une certaine manière, de le remettre au goût du jour et d’utiliser ces codes pour le moderniser et en faire un cinéma qui est propre à nous. »

Ce que Monia souhaite, elle le réussit. La femme de mon frère ne peut qu’introduire cette nouvelle vague de personnages féminins assumés et authentiques. Femmes et hommes savent se reconnaître dans les subtiles connexions relationnelles, et ce, selon des perspectives différentes, évidemment. L’authenticité véhiculée du début à la fin, celle qu’on apprécie dans les films du cinéma direct, ceux ayant marqué l’imaginaire d’une grande cinéaste, Monia Chokri. Celle qui nous donnera envie de nous identifier à notre cinéma, finalement.


Crédit Photo @ Yannick Grandmont

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