La légalisation de la marijuana : de lubie à réalité

Par Sofie Lafrance

Un Noël vert, voilà ce que Marc Emery, propriétaire des boutiques Cannabis Culture, voulait offrir aux Montréalais pour clore 2016. Un affront ou un non-sens? Difficile à déceler dans un contexte où la légalisation de la marijuana est de toute évidence sous les projecteurs depuis l’arrivée des Libéraux au gouvernement fédéral. « Pourquoi les militants procannabis se sont lancés dans une telle démarche de désobéissance civile quand leur cause a déjà gagné », se demandait le maire de la métropole à la suite des événements de décembre dernier (Radio-Canada, 2016).

Au-delà de l’aspect récréatif que la légalisation de cette drogue soulève, les enjeux économiques et sociaux devraient être ceux sur lesquels il est essentiel de s’attarder. Mais d’abord, démystifions cette substance.

Scientifiquement parlant…

Les préjugés à l’égard de la marijuana sont variés : sophisme, généralisation hâtive, comparaison douteuse? Car lorsqu’on assiste à des débats à ce sujet, le réflexe populaire est de comparer le cannabis à l’alcool. L’alcool. N’est-elle pas la seule drogue dont le sevrage peut causer la mort? (Centre québécois de lutte aux dépendances) Pour sa part, la marijuana ne peut provoquer aucune surdose mortelle. Dans les cas extrêmes, elle cause des troubles de coordination motrice dont les effets s’estompent en moins de 24 heures (Le Figaro).

En 2014, le gouvernement du Canada soutenait que la marijuana était en moyenne de 300 % à 400 % plus forte que 30 années auparavant. Ce qui s’avère « plus fort » est en fait le niveau de tétrahydrocannabinol, plus communément nommé le THC. Cette substance, consommée en grande quantité avant l’âge de 15 ans, peut avoir des effets néfastes sur le cerveau, qui produit naturellement un système d’endocannabinoïdes. Il s’agit du système qui est partiellement responsable de la maturation cérébrale. Ces effets sont-ils irréversibles? La communauté médicale et scientifique n’est pas en mesure de le prouver (Radio-Canada, 2014).

Chez certaines personnes ayant des prédispositions naturelles, la consommation de cannabis entre l’adolescence et l’âge adulte peut favoriser le développement de maladies mentales. Il est cependant crucial de souligner que la consommation de cannabis est un élément déclencheur et non une cause du développement de maladies mentales (Le Figaro). En fait, « moins de 10 % des fumeurs de cannabis courent un risque réel pour leur santé. Dans ce sens, plusieurs s’entendent pour dire que rien ne sert de diaboliser le cannabis », soutient Didier Jutras-Aswad, psychiatre à l’Université de Montréal.

Historiquement parlant…

Marie-Philippe Lemoine de l’Université d’Ottawa a effectué une thèse de maîtrise sur les discours militants pour la légalisation du cannabis au Canada. En survolant ses écrits, il est possible de découvrir que la prohibition du cannabis au Canada s’est effectuée dans un contexte de persécution contre certaines strates marginales de la population. Elle cite alors le Bloc Pot qui tient un discours-choc :

Dans les faits, depuis plus de 80 ans, tous les gouvernements d’Ottawa et de Québec ont utilisé la prohibition à des fins de persécution, que ce soit pour expulser au début du siècle une population asiatique dite « non civilisée », devenue trop nombreuse pour être intégrée au marché du travail; pour persécuter la jeune génération des « baby-boomers » qui au milieu des années 60 remettait en question l'autorité; pour collaborer avec les politiques impérialistes des États-Unis, justifiant ainsi des opérations militaires dans différents pays du monde; pour nettoyer socialement le centre-ville « envahi » par les marginalisés qui dérangent la « business as usual »; ou pour contrôler les jeunes qui n'ont pas d'autres lieux de socialisation que les parcs et les rues.

Dans sa thèse, l’auteure mentionne que certains militants procannabis estiment que la prohibition est une injustice. Celle-ci « repose sur des préjugés, des stéréotypes et des idées préconçues soutenant une image péjorative du cannabis et des personnes qui y sont associées ». C’est donc dire qu’au préalable, cette drogue a été prohibée afin de désavantager les groupes jugés indésirables dans la société.

Socialement parlant…

Quels sont les coûts, économiques et sociaux, liés à la criminalisation de la marijuana? Ils sont évidemment impossibles à mesurer, ni même à estimer réellement, mais laissons place aux suppositions.

Au Québec, la possession, le trafic, l’importation, l’exportation et la production de drogue de l’annexe II des substances illicites (le cannabis et le haschisch) sont des infractions pouvant mener à des peines minimales ou maximales (Éducaloi Québec). La peine minimale est d’une à deux années d’emprisonnement accompagné d’une amende et la peine maximale est l’emprisonnement à perpétuité accompagné d’une amende. L’une des seules situations où une personne ne subit pas une peine minimale pour possession personnelle est la réussite d’un traitement contre la toxicomanie.

Ceci étant dit, l’ensemble des coûts économiques liés à ces mécanismes judiciaires, de l’arrestation jusqu’à l’emprisonnement, est faramineux pour la société. À titre d’exemple, si dans la majorité des cas les vendeurs de cannabis occupent simultanément un emploi légal, l’arrestation et la condamnation entraînent un arrêt du travail, une perte d’emploi, une impossibilité de réembauche, ce qui s’avère onéreux pour ce dernier et son employeur. Pour la société, il s’agit de payeurs d’impôts et de taxes en moins, et c’est sans parler des coûts exorbitants que chaque prisonnier entraîne pour les contribuables.

Considérant cette multitude d’enjeux et le contexte de la prohibition du cannabis au Canada, peut-être est-il temps de laisser derrière l’ensemble des préjugés liés à cette substance et de faire de la lubie de la légalisation de la marijuana une réalité bénéfique pour l’ensemble de la population canadienne.


Crédit photo © Dan Cretu Artiste

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