La queerisation du français - Petit lexique épicène pour la famille

Par Gabriel Martin

Depuis quelques années, la pensée queer teinte les analyses de nombreux groupes qui militent contre les discriminations en lien avec les construits de genre ou de sexe, comme la misogynie, l’homophobie et la transphobie. Dans cette lignée, le féminisme queer affirme de plus en plus sa présence en remettant en question la rigidité des représentations sociales qui catégorisent les personnes en fonction de notions de genre ou de sexe prédéfinies.

Alors que la féminisation des titres a occupé l’attention des féministes libérales et radicales à la fin du 20e siècle, la queerisation du français se dresse comme un enjeu potentiel des féministes queer du 21e siècle. Concrètement, qu’est-ce que la queerisation d’une langue? Il s’agit de l’action de créer des néologismes de sens ou de forme, afin de dégenrer progressivement le lexique et la grammaire de cette langue. En français, cela consiste donc à inventer de nouvelles manières de parler de personnes sans avoir à les associer systématiquement au genre féminin ou masculin.

Dans un article précédent du Collectif (4 octobre 2016, p. 6), on suggérait ainsi d’utiliser le nom épicène adelphe, pour remplacer à la fois le nom masculin frère et le nom féminin sœur. Passé dans l’usage, ce mot permettrait de demander à quelqu’un : « Combien d’adelphes as-tu? », plutôt que : « Combien de frères et sœurs as-tu ? » En plus d’être plus courte, la nouvelle formulation comporte l’avantage non négligeable d’inclure les personnes non binaires, c’est-à-dire dont l’identité profonde serait niée si on les enfermait dans la case « homme » ou la case « femme ».

La queerisation pose des difficultés particulières lorsque l’on cherche à trouver des mots épicènes liés au champ lexical de la famille. On me permettra donc de proposer le tableau qui suit, dans lequel sont mis en parallèle quelques exemples de mots conceptuellement liés aux hommes, aux femmes et aux personnes tout court.

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En plus de mots connus, ce tableau présente quelques néologismes. Toute une série de procédés permet de créer de tels mots. D’une part, on peut en intégrer de tout nouveaux, comme l’emprunt adelphe (du grec ancien adelphós) ou le mot-valise tancle (de tante et oncle). D’autre part, et de manière encore plus productive, il est possible de récupérer des mots existants et d’adapter leur sens, comme on le fait en jugeant que mutualiser est l’équivalent épicène de fraterniser et sororiser.

Est-ce une utopie de croire en l’intégration de ces emplois? Aucunement. Il est tout à fait envisageable de voir un jour tous les mots présentés dans ce tableau gagner l’usage général, pour autant qu’ils soient défendus et employés avec résolution dans les communications grand public des milieux militants pendant de patientes années de transition.

Barbares, ces mots ? Comme le disait si bien Louky Bersianik, dans le classique L’Euguélionne (1976, p. 231) : « À l’origine, tous les mots sont barbares, à l’origine tous les mots sont des barbarismes. Si vous voulez exister dans la société, vous devez absolument fabriquer les néologismes qui vous conviennent, sinon, vous n’existerez pas. » Et les personnes non binaires existent. Elles ne sont ni des chimères ni des arlésiennes. Contrairement à ce qu’on a pu entendre, les néologismes épicènes sont loin de nous cantonner à une rectitude politique stérile : en fait, ils ouvrent des zones conceptuelles dans nos cerveaux et participent à l’émancipation de nos esprits, et ainsi de nos êtres.


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