La relance de la Coop passe par nous

Par Rodrigue Turgeon

Le mouvement étudiant tend la main à la Coopérative de l’Université de Sherbrooke, enchevêtrée dans une situation financière étouffante, et appelle à la transparence, à la redevabilité, à la proximité, à la confiance et à l’écoute à l’égard des membres.

Toucher le fond

« Quand tu tombes financièrement, quand ta réserve générale diminue d’année en année, il faut que tu poses des gestes », abat cartes sur table Stéphanie Lemay, directrice générale de la Coopérative de l’Université de Sherbrooke (Coop). Diplômée en 1995 de l’Université de Sherbrooke en finances, elle a fait son entrée à la tête de la coopérative en décembre 2014 « dans un contexte où il n’y avait plus beaucoup d’argent dans les coffres pour payer les employés ». Se déclenchait alors une véritable opération de sauvetage.

Sans jeter le blâme à ses prédécesseurs, Stéphanie Lemay ne tarit pas d’exemples de transformations profondes qu’elle a menées en si peu de temps devant le sentiment d’urgence. D’abord, s’est inscrite une restructuration en profondeur du financement. « On payait nos dettes avec de l’argent qu’on n’avait pas », indique-t-elle pour expliquer la nécessité de se tourner vers un mode de financement à plus long terme.

« L’an passé, il restait à peu près 800 000 $ à payer sur les 2,8 M$ de dettes. On devait finir nos paiements en 2019; on a étiré ça jusqu’en 2024. Au lieu de rembourser 300 000 $ par année sur nos prêts, on en rembourse désormais seulement 100 000 $. »

Ce premier geste s’accompagnait d’un plan de réduction des dépenses aussi draconien que méticuleux. « Un grand ménage. » Fermeture de la succursale de Café CAUS au Pavillon de recherche appliquée sur le cancer, coupures de postes ― dont celui, crucial, en communication marketing ― et diminution drastique des commandites octroyées aux membres n’en sont que quelques exemples. « Le moindre 100 $ est surveillé », affirme celle qui a également été propriétaire d’un bar sur la rue Wellington durant sept ans. Tout n’est pas réglé, mais la directrice générale entend bien poursuivre la mise en œuvre de son plan.

Il y avait une allergie au bon financement à la Coop avant. – Stéphanie Lemay

Une équipe éprouvée

De tels bouleversements ne s’effectuent pas sans heurts. Pour assurer le service alimentaire et la vente des stocks de la librairie, il y a une centaine d’employées et d’employés. Certaines et certains sont syndiqués, d’autres ne le sont pas. « Il faut quand même faire attention à leur accorder des avantages similaires parce que si tu ne les traites pas de la même façon, il y aura un clash », avance-t-elle, pesant ses mots. Et un clash, il y en a eu un.

Après avoir accordé aux employées syndiquées et employés syndiqués « ce qu’ils avaient décemment droit », celles et ceux non syndiqués se sont vu imposer un gel salarial à 100 %. Une décision très dure à prendre par la direction, mais qui s’imposait. Quelque deux ans plus tard, Stéphanie Lemay reconnait les importantes concessions réalisées par toute son équipe.

Un climat de confiance semble avoir depuis regagné l’équipe. Au moment de s’attaquer à la renégociation de cette année, ces mêmes individus lui ont d’emblée accordé leur pleine confiance.

Des membres affectés

Les membres de la Coop, étudiantes et étudiants pour la plupart, ont également eu droit à leur ration de pain rance dans ce chapitre inachevé. Une série d’articles du journal Le Collectif parus lors de la session d’hiver 2015 relevait déjà la présence d’un mécontentement marqué au sein de la communauté étudiante à l’égard du prix jugé trop élevé des produits offerts par le service alimentaire de la Coop. Une situation qui perdure, suivant la majorité des avis des personnes interrogées sur le campus dans le cadre de cet article.

Pareille insatisfaction quant au rapport qualité/prix qui touche les consommatrices et les consommateurs de la Coop au quotidien permet-elle d’expliquer la culture d’une certaine retenue de la part des associations étudiantes à conclure des partenariats avec la coopérative? Chose certaine, un document présenté le 16 novembre dernier à l’assemblée générale de l’Association générale des étudiants en droit (AGED) indique sans détour que « la Coop a peiné à entretenir des relations harmonieuses avec les différentes associations étudiantes de l’Université, ce qui cause actuellement un climat où la collaboration entre les parties se fait bien souvent à couteaux tirés ».

Si la conclusion d’une entente prévoyant l’entreposage de l’alcool dans les locaux de la Coop a achoppé avec bon nombre d’associations étudiantes au courant des derniers mois, Stéphanie Lemay dirige son regard vers l’avenir et se concentre sur les options « avantageuses pour tout le monde » de son volet promotionnel.

La directrice générale regrette que plusieurs associations étudiantes ignorent encore que la Coop offre ce service alors qu’elle assure proposer « des prix de grossiste exceptionnels et très très très compétitifs ». Insistant sur cet aspect, elle va jusqu’à s’affirmer en mesure, s’il le faut, « d’accoter et de réviser à la baisse le prix des concurrents ».

Incrédule, elle avoue ne pas comprendre que la Coop écoule davantage de produits promotionnels sur ses marchés externes tels que l’Université du Québec à Montréal, l’École des technologies supérieures et le collège François-Xavier Garneau que sur son propre campus. « C’est bien beau clamer haut et fort que les assos prônent le développement durable, mais elles doivent être conscientes que si elles veulent prêcher ça, qu’elles soient prêtes à payer le prix qui vient avec », remarque-t-elle.

Stéphanie Lemay retire tout de même beaucoup de fierté d’avoir participé à la conclusion d’une entente « gagnant-gagnant » avec l’Association générale des étudiants de génie (AGEG). En échange de l’acceptation de tenir des BBQ en dépit du monopole du café CAUS, l’association étudiante s’engageait à déposer ses commandes promotionnelles auprès de la Coop. Ainsi, « tout le monde est content », dit-elle. Le document présenté à l’AGED nuance toutefois cette vision en rappelant qu’« actuellement, les activités ainsi que les initiatives étudiantes qui entrent dans le sillon de l’intérêt de la Coop […] voient leur exécution alourdie ou menacée par la façon de faire de la Coop ».

L’asso de génie était rendue à faire des BBQ à des prix dérisoires tous les midis cet été dû au fait qu’ils ne paient pas les gens qui font le service; ça nous nuisait. – Stéphanie Lemay

Action étudiante

Le document présenté aux membres de l’AGED a conduit l’association à se positionner « en faveur d’une mobilisation [étudiante] plus globale, afin que l’ensemble des instances de l’Université qui pourraient avoir un rôle à jouer dans la bien portance de la Coop soient invitées à apporter leur contribution ». Cette décision s’inscrit dans un mouvement beaucoup plus large et qui remonte à la session d’été 2016 où Alain Webster, vice-recteur au développement durable de l’UdeS, a approché la Fédération étudiante de l’Université de Sherbrooke (FEUS) en lui suggérant de créer un comité étudiant qui veillerait à assurer que l’opinion des étudiantes et des étudiants soit entendue par la Coop. Ce « comité Coop » a officiellement vu le jour le 20 novembre dernier avec l’élection, en conseil des membres de la FEUS, de ses premiers membres.

Antoine Poirier Godon, étudiant en première année en droit, figure parmi ces élus. Il croit que la Coop pourra un jour regagner la confiance des étudiantes et des étudiants et désire que le comité Coop apporte le plus rapidement des solutions afin d’éviter que la communauté étudiante ne tombe dans le cynisme. Alerte, il ne se cache pas qu’« avec ce qui s’est passé dans les dernières années, il [soit] tout à fait normal que les étudiants aient des impressions relativement négatives et qu’ils [veuillent] envisager d’autres solutions ».

Mais pour l’heure, comme le fait remarquer Annie Marier, présidente de la FEUS, « la volonté des membres, c’est de travailler avec la Coop, sans manquer d’adresser les doléances des étudiants, car à leurs yeux, c’est mieux d’avoir une Coop qu’une compagnie privée ».

Il faut remarquer que certains membres du comité Coop siègent également sur le conseil d’administration de la Coop.

En quête de dialogue

Bien qu’elle tienne ses quartiers généraux au cœur du campus principal, il est possible de constater que la Coop éprouve actuellement d’importantes difficultés à recueillir l’opinion de ses membres et à se renseigner sur leurs besoins.

Acceptant l’invitation de la FEUS à venir tenir un point sur les activités de la Coop en conseil des membres, Stéphanie Lemay, lors de sa présentation, a dû reconnaitre à quelques reprises ne pas avoir été au courant que des fournitures scolaires, pourtant essentielles à certains programmes, venaient à manquer de façon récurrente (comme des équipements médicaux pour l’Association générale des étudiantes et étudiants en médecine de l’Université de Sherbrooke) ou étaient totalement inexistantes (par exemple des tables de massage pour l’Association générale des étudiants en réadaptation).

La période des questions des représentantes et des représentants des associations étudiantes s’est déroulée pendant plus d’une heure une fois que fut conclue la présentation des états financiers de la Coop. L’AGEG a déploré la « diminution drastique dans les rabais accordés aux membres », ce à quoi a répondu Mme Lemay en disant qu’« on n’avait pas le choix, notre survie allait dans ce sens-là ». L’Association générale des étudiants en sciences (AGES) a pour sa part soulevé le fait que « dans les cafés CAUS facultaires, il n’y ait pas vraiment d’alternatives pour les gens avec des restrictions alimentaires comme le végétalisme et le végétarisme ».

Dans l’ensemble, cet exercice s’est soldé par une satisfaction partagée de la scène à la salle d’avoir enfin pu échanger sur les aspects les plus fondamentaux de la relation entre une coopérative et ses membres.

Stratégie hasardeuse

Rencontrée à son bureau trois jours après la tenue du conseil des membres, Stéphanie Lemay affichait encore un large sourire à l’évocation de l’occasion incomparable qu’elle avait eue de pouvoir prendre aussi directement le pouls de ses membres. Cela étant hélas impossible, tout indique que son équipe devra rapidement ériger d’autres canaux de communication. Mais, comme le soulève avec justesse la présidente de la FEUS, « comment veux-tu réussir à communiquer avec tes membres, après avoir mis à la porte ton spécialiste en communication? »

Voilà qui rend compte de l’ampleur des répercussions des décisions forcées par l’étranglement financier. Laissée sans ressource experte en la matière, la directrice générale ne semble avoir rien de mieux à suggérer que l’ajout d’« un lien vers un sondage de satisfaction sur chaque facture ». Demandez à Mariam El-Amine, étudiante en troisième année en physique, ce qu’elle en pense, elle vous répondra que « ça ne marchera pas ». Comme plusieurs des gens de sa génération, elle n’a jamais rempli pareil sondage. « La plupart du temps, je ne prends tout simplement pas ma facture », complète-t-elle.

Pour le reste, Stéphanie Lemay semble fonder la source de ses espérances dans le comité Coop, exclusivement constitué d’étudiantes et d’étudiants, pour « trouver la bonne façon qui rejoindrait tout le monde ». Elle admet dans la foulée que « pour communiquer avec ta clientèle, il n’y a pas cinquante mille façons : c’est elle qui doit te donner l’information, mais c’est à toi de lui donner l’outil pour te rejoindre ».

Annie Marier est quant à elle tout à fait d’accord avec Mariam et avance que « la meilleure idée serait d’avoir une plateforme invitante, accessible et directe sur les lieux de la Coop ».

Dans un monde idéal, il faudrait que toutes les assos envoient le courriel de la Coop et que les gens aient le réflexe de nous contacter pour nous faire part des problèmes. – Stéphanie Lemay

Le meilleur est à venir

Au-delà de tout ça, deux facteurs immuables peuvent expliquer les prix élevés des produits en vente à la Coop. D’une part, l’imposition par la direction de l’Université d’un coût de loyer élevé. De l’autre, un monopole détenu par la Coop pour l’offre des services alimentaires qui rend nulle de nullité absolue toute notion de concurrence.

Il sera intéressant de voir comment le comité Coop abordera ces deux aspects qui, à première vue, offrent que peu de poigne au mouvement étudiant. Il importe tout de même de se rappeler que notre modèle coopératif monopolistique n’est pas la norme au Québec et que d’autres campus hébergent sous un même toit cafés étudiants et entreprises privées.

Comme l’a souligné Élizabeth Roy, étudiante en troisième année en droit et ancienne administratrice de la Coop, devant son assemblée générale le 16 novembre dernier : « Si nous, les étudiantes et les étudiants membres on s’efface, la Coop, elle part. Si elle part, elle est remplacée par une entité privée, sur laquelle on n’a aucune emprise. C’est rendu important de ne pas juste être revendicateurs. »

L’autre solution consiste à simplement continuer d’espérer, aphasique, que la direction de la Coop nous fasse subitement un spécial, à la veille des semaines intenses des examens finaux, sur le prix, nous y rêvons tous, des marqueurs jaunes.

Données diverses

En une phrase, par Annie Marier, présidente de la FEUS
Modèle coopératifModèle corporatif
Par les membres, pour les membresIntérêt de la business, pour le profit

Les employées et employés de la Coop
SyndiquésNon syndiqués
40 employés60 employés
La caisse et le service alimentaireGestionnaires, personnel de la librairie et personnes en cuisine

Ventes en 2016 – État des résultats pour l’exercice terminé le 31 mai
Service alimentaireLibrairie, fournitures et informatique
4 063 732$

6 388 136$

Questions, commentaires, opinions et suggestions pour la Coop?

Adressez-les directement à Stéphanie Lemay, directrice générale de la Coop aux coordonnées suivantes :

dg@usherbrooke.coop

819 821-3599, poste 65110

Bureau B5-014


Crédit photo © Rodrigue Turgeon

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