L’accès aux stages en régime COOP est-il égal pour tous?

Par Elena Naggiar, en collaboration avec Sofie Lafrance

Dans le cadre de la journée de la tolérance et des remous causés par des récentes études démontrant une discrimination à l’égard des personnes portant le fardeau d’un nom « étranger/non québécois », nous avons eu l’idée de transposer cette problématique à l’Université de Sherbrooke. Qu’en est-il des possibles discriminations inhérentes au processus de stage pour les étudiants ayant un nom d’origine étrangère? Pour répondre à ces questionnements, Louise Ménard, directrice de section du Service des stages et du placement (SSP), a accepté de nous accorder une entrevue exclusive.

Démystifier le régime COOP

Le régime coopératif de l’Université souffle ses cinquante bougies cette année. Les premiers programmes à l’avoir intégré étaient ceux de la Faculté de génie et le Master of Business Administration (MBA). Le régime COOP ne se limite pas aux programmes de 1er cycle. Quelques programmes de 2e cycle l’offrent également, notamment la maîtrise en environnement, en sciences géographiques, en économie et le MBA.

Pour procéder à l’établissement de stages avec les employeurs, ces derniers ont quelques exigences à remplir. Ils doivent accepter de rémunérer les étudiants; attitrer des mandats adéquats permettant d’acquérir des compétences en lien avec le domaine d’études; procéder à la supervision de l’étudiant en entreprise et fournir une rétroaction des performances de l’étudiant au SSP. Bien que la base de données d’entreprises partenaires de l’Université de Sherbrooke en termes de stages soit immense, le SSP cherche constamment de nouvelles occasions partenariales pour offrir la diversité aux étudiants. Les démarches personnelles sont également des occasions importantes pour le SSP, qui désire maintenir les contacts auprès des employeurs intéressés et intéressants.

En ce qui a trait au taux de placement, Louise Ménard, employée du SSP depuis 2004 et directrice de section depuis 2010, nous fait part que « cela dépend des programmes, des années et des sessions. Les taux de placement sont aux environs de 95 % en moyenne, sur cinq années. Il y a des programmes où le placement est de 100 % et d’autres où quelques étudiants ne sont malheureusement pas placés ». Le SSP informe et outille l’ensemble des étudiants des régimes coopératifs par l’entremise de séances d’information sur la rédaction du curriculum vitae et de marche à suivre lors d’entrevues. Pour ceux qui n’ont pas été placés en première phase, un projet pilote permet de réaliser une entrevue simulée et filmée sous la supervision d’un étudiant à la maîtrise en orientation pour mieux guider les étudiants à travers cette rencontre « superficielle et stressante ».

Au sein du processus post-entrevues, les cas les plus fréquents de rejet de candidature concernent les étudiants qui ne dégagent aucun intérêt envers l’entreprise. On parle donc de l’étudiant mal préparé, qui n’a pas fait de recherches sur l’entreprise et qui s’investit plus envers son premier choix d’entreprise. Les employeurs parlent également de « profil de l’emploi » inadéquat. Ici, Mme Ménard soutient que le SSP cherche toujours à savoir les vraies raisons derrière cette réponse « un peu facile ». Il peut s’agir de la timidité du candidat ou de son tempérament qui diffère des équipes de travail de l’entreprise. Certains employeurs considèrent également que le candidat ne serait pas heureux au sein de son organisation, parce que ses intérêts ne seraient pas comblés.

Un accès aux stages équitable?

Lors du processus de présélection de convocation en entrevue, il existe une zone grise. Les employeurs filtrent eux-mêmes les nombreuses candidatures à l’aide des CV et des relevés de notes des étudiants. Ils n’ont ainsi pas à justifier leurs choix de candidats à passer en entrevue auprès du SSP. C’est dans cette zone que Mme Ménard affirme avoir vécu le seul cas de possible discrimination de sa carrière au SSP, auprès d’un candidat ayant un nom étranger. « Le cas d’un employeur qui avait à sélectionner des étudiants en entrevue, il avait six choix sur lesquels cinq candidats avaient des noms “Tremblay” et le sixième un nom étranger. Ce sixième candidat était né au Québec et avait réalisé l’ensemble de ses études ici, il était également le seul étudiant parmi les six à avoir de l’expérience dans le domaine de l’entreprise en question. À l’époque, j’étais coordonnatrice et j’avais téléphoné à la dame des ressources humaines pour lui dire : “Écoutez, je me permets d’intervenir sur votre choix, car je crois que quelque chose vous a échappé dans le dossier de Monsieur X. Je suis étonnée que ne vous le passiez pas entrevue, car c’est le seul qui a de l’expérience dans votre domaine.” Finalement, elle a accepté de le rencontrer et c’est lui qui a obtenu le poste. »

Les conseillers en développement personnel sont donc en mesure d’intervenir auprès des employeurs lorsqu’une candidature intéressante n’est pas convoquée en entrevue. En revanche, Mme Ménard soutient qu’il est difficile de dire quand un employeur agit de manière discriminatoire, c’est-à-dire qu’il choisit consciemment un étudiant plutôt qu’un autre en raison de sa provenance ou de ses origines ethniques. Pour le savoir, il faudrait que l’employeur le mentionne explicitement, donc nous demeurons dans les présomptions et les impressions sans avoir de certitude. « Dans ces cas-là, s’il est vrai que l’employeur n’est pas à l’aise avec des noms étrangers, dans tous les cas, il ne l’a pas dit. »

Une réalité sociale immanquable

Mme Ménard soutient qu’elle est bien consciente de cette problématique sociétale. Elle-même mère d’enfants portant un nom étranger, elle se trouve bien sensible à la cause. « C’est la réalité du marché québécois qui se superpose à notre processus de stage, car au final, c’est le libre choix des employeurs. » Or, mis à part quelques cas isolés, le bilan de l’Université de Sherbrooke est tout à fait satisfaisant. « Quand l’expérience commence à se cumuler sur le CV, les employeurs ne voient même plus les noms. Le processus est donc beaucoup plus difficile et stressant pour les étudiants en début de parcours. »

Mme Ménard relate toutefois certains cas isolés, où des employeurs auraient fait sentir des femmes mal à l’aise en entrevue. À titre d’exemple, « c’était une étudiante qui faisait une entrevue par Skype, car c’était une entreprise à l’étranger. Les questions étaient totalement inappropriées. L’employeur avait demandé à l’étudiante de se lever et de tourner sur elle-même (devant la caméra). Une de mes collègues avait pris le dossier en main et le poste avait finalement été annulé. »

Dans cette optique, Mme Ménard souligne qu’il est primordial d’être vigilant à l’établissement de partenariat de stages. De plus, elle encourage les étudiants ayant subi des malaises ou jugeant que certaines questions étaient inappropriées à rapporter ces événements au SSP. « On ne peut pas deviner ce qu’il se passe dans les cubicules d’entrevues, on veut le respect des valeurs de l’Université de Sherbrooke, l’égalité et l’équité entre toutes les personnes, peu importe le sexe ou l’origine ethnique. »


Crédit photo © UOttawa

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