L’alcool chez les universitaires : un constat inquiétant à Sherbrooke

Par Dorian Paterne Mouketou

Le Collectif a rencontré les membres de la FEUS à Charlottetown, à l’Île-du-Prince-Édouard, pour discuter d’une étude sur l’alcool chez les jeunes universitaires à Sherbrooke. Retour sur un constat dévastateur.

C’est par un hasard de circonstances que Le Collectif a rencontré Antoine Forcier, vice-président aux activités étudiantes de la Fédération étudiante de l’Université de Sherbrooke (FEUS), alors qu’il était à Charlottetown à l’occasion du colloque annuel national sur les méfaits liés à l’alcool chez les universitaires. « Ce qu’on a remarqué, c’est que dans quasiment toutes les universités canadiennes, il y a un lourd problème d’alcool », lance-t-il en début d’entretien. La problématique est criante au Québec, alors que dans les autres provinces, le problème concerne surtout les premières années, qui dès leur arrivée à l’université commencent à consommer de l’alcool. « Nous, ce n’est pas tant ça le problème. Nous, c’est qu’il a des gens qui sont trop stressés et qui boivent beaucoup, ajoute-t-il. Et le deuxième problème est ceux qui boivent pour le black-out, pour le fun et de manière excessive. » Les conséquences reliées à l’abus d’alcool sont autant en terme de coûts (vandalisme) et de ressources, par exemple avec le service de sécurité de l’UdeS, surtout lors des 5@8.

Des données alarmantes

L’enjeu de l’alcool sur le campus est une patate chaude pour l’administration universitaire qui s’en est souvent tirée quant à sa réputation. Pour Antoine Forcier, cette situation a pour effet que « les gens actuellement pensent qu’il n’y a pas de problème avec l’alcool ou presque pas sur le campus. » Toutefois, les données dévoilées par la FEUS sont plus qu’alarmantes. « Là, on a un problème et il faut arrêter de le cacher », somme gravement Antoine.

Lorsqu’on regarde le bilan des entrées à l’urgence en lien avec l’alcool chez la population universitaire sherbrookoise, on remarque qu’il y a des augmentations phénoménales durant les activités d’intégration et à l’Halloween. Selon l’Enquête québécoise sur la santé des jeunes du secondaire (EQSJS), à Sherbrooke, 9 jeunes sur 10 consomment de l’alcool avant d’atteindre l’âge légal. Quant à l’hospitalisation liée à l’alcool, on remarque de 2012 à 2017 qu'aux deux jours survenait une consultation pour urgence médicale chez des jeunes de 12 à 24 ans. De façon globale, les méfaits liés à la consommation augmentent à des périodes précises de l’année : pendant la Fête du Lac des Nations, la Fête nationale du Québec, les initiations universitaires et l’Halloween. Aussi, 75 % des jeunes avaient bu une boisson à forte teneur en alcool.

Les données sur l’intoxication à l’alcool dans les hôpitaux révèlent d’autres informations bien préoccupantes. Ce sont 25 % des jeunes admis au tirage  qui avaient un niveau de priorité 1 ou 2, signifiant que leur vie est en danger. Encore chez les 12 à 24 ans, 57 % d’entre eux manifestaient des signes de complication tels qu’un coma, des lésions à la tête ou de l’hypothermie. Pire encore, les parents ont été informés de ces méfaits dans seulement 59 % des cas. Les données nous révèlent qu’environ la moitié de ces jeunes se sont fait offrir un suivi à l’hôpital.

Un problème partagé au Canada

Un tiers des universités canadiennes ont adhéré au Partenariat en éducation postsecondaire – Méfaits de l’alcool (PEP-MA) depuis que le programme a été lancé officiellement en 2017. « Le phénomène de la consommation excessive sur les campus est un phénomène généralisé au Québec, au Canada, en Amérique du Nord et en Europe aussi. C’est un phénomène qui est assez international », lance Catherine Paradis, analyste principale en recherche et politique au Centre canadien sur les dépendances et l’usage de substances (CCDUS).

Pour madame Paradis, l’Université de Sherbrooke et l’Université Bishop’s se distinguent notamment par leur implication dans le projet communautaire, leur engagement et leur approche novatrice pour s’attaquer au problème. « Le spotlight est sur Sherbrooke en ce moment », conclut-elle. Les autres universités voudraient emboiter le pas dans la même direction que l’UdeS et Bishop’s. Le président de l’Université de Guelph, l’École de technologie supérieure de Montréal (ÉTS), la Ville de Waterloo, la Ville de Kingston, qui a déjà commencé une étude de collecte de données dans les urgences, sont tous des acteurs qui voudraient prendre des initiatives dans le même sens. Cet engouement pour le projet sherbrookois surprend même madame Paradis, qui se rappelle n’avoir disposé que d’un budget de 10 000 $ pour le réaliser.

Des actions à entreprendre

« L’approche qu’on essaie d’amener, c’est de trouver des initiatives, on va sensibiliser d’une certaine façon pour éviter que ça aille mal et donc, éviter que de nouvelles règles soient mises en place », stipule Antoine Forcier. Alors que l’administration de l’Université avait misé sur le nouveau règlement encadrant les 5@8 et les 5@11.

La FEUS collabore avec l’organisme communautaire Elixir, qui est spécialisé dans la réduction de la consommation des substances psychoactives, et la patrouille mobile Allô-Retour pour accompagner les étudiants. En plus de travailler avec le Service de police de Sherbrooke, la FEUS voudrait donner un maximum d’outils aux organisateurs et bénévoles sur le campus afin qu’ils soient formés sur l’enjeu. Enfin, la FEUS annoncera sous peu une campagne en collaboration avec l’Université Bishop’s et Sherbrooke Ville en santé.

Le Partenariat en éducation postsecondaire

Le PEP-MA est un partenariat de 30 universités canadiennes qui se rassemblent pour tenter de réduire les conséquences de l’alcool. L’Université de Sherbrooke et l’Université Bishops, toutes deux membres PEP-MA, ont mis sur pied un comité chargé de réduire les méfaits de l’alcool chez les jeunes à Sherbrooke. En 2016, il a été convenu, via la plateforme Sherbrooke Ville en santé, de créer ce comité qui proposerait des solutions et des initiatives pour répondre à ce fléau grandissant. L’étude menée au CHUS, les données fournies par les universités canadiennes et les services de police ont donc permis d’élucider les conséquences de l’alcool et de mettre sur pieds des projets concrets avec les associations étudiantes et les organismes communautaires à Sherbrooke.


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2 comments

  1. Catherine Paradis 25 juillet 2018 at 10:30 Répondre

    @Julien Simard.
    Vouz avez tout à fait raison de souligner que le phénomème de la consommation excessive d’alcool n’est pas exclusif aux universitaires. Les jeunes univversitaire composent une population à risque à laquelles les universités membres du PEP-MA ont décidé de s’attarder et c’est tant mieux. Je souhaite pourtant vous rassurer et vous informer que suivant la publication de l’étude de cas dont il est question dans l’article, des rencontres ont éte organisées avec divers organismes et individus (informières scolaires, travailleurs de rue, Elixir, etc) soucieux de réduire les méfait liés à l’alcool chez l’ensemble des jeunes de la communauté, pas seulement les universitaires.
    Si vous souhaitez en apprendre davantage sur le projet dans son ensemble et sa méthodologie, je vous invite à consulter le rapport complet: http://www.ccsa.ca/Resource%20Library/PEP-AH-Youth-Alcohol-Use-Harms-Sherbrooke-Case-Study-Report-2018-fr.pdf. Pour ce qui est de l’étude menée dans les urgences du CHUS, un article a été soumis au Canadian Journal of Addiction. Une fois publié, cet article devrait répondre à plusieurs de vos questions, notamment ce qu’en disent les médecins concernés.
    Je vous remercie de l’attention que vous portez à la problèmatique. Je m’assurerai de faire suivre vos commentaires à mes collègues.

  2. Julien Simard 17 juillet 2018 at 04:12 Répondre

    Comme trop souvent, enjeu pertinent, données boiteuses. Si ça sortait de presque n’importe quelle autre organisation, je serais indulgent. Mais puisque ça émerge d’universitaires (autant le média que les sources citées) ET de la santé publique, on est en droit de s’attendre à ce que le travail soit impeccable au chapitre des données citées et de ce que l’on peut leur faire dire. Surtout si l’on parle d’une situation et de données «alarmantes».

    Or, à la lecture des données de l’article (voir mes commentaires plus bas), rien ne me convainc que la population universitaire mérite un traitement particulier. Le problème est peut-être bien réel, mais rien dans les données ne permet de l’affirmer. Les interventions sont peut-être justifiées, mais faute de données solides pour les appuyer, on est aussi en droit de se demander si une inégalité n’est pas en train d’être créée en favorisant l’allocation de ressources auprès de la population étudiante alors que le problème est peut-être tout aussi criant (voir plus) chez les autres populations du même groupe d’âge: étudiants du cégep, étudiants au DEP, jeunes travailleurs, etc. De surcroit, les données citées indiquent plutôt qu’il faudrait agir en amont dès le secondaire…

    Ceci dit, voici mes remarques sur les constants de l’article à l’égard des étudiants universitaires de Sherbrooke VS les données utilisées pour soutenir ces constants alarmants.

    1. «Lorsqu’on regarde le bilan des entrées à l’urgence en lien avec l’alcool chez la population universitaire sherbrookoise, on remarque qu’il y a des augmentations phénoménales durant les activités d’intégration et à l’Halloween».
    Constat intéressant, mais:
    a) Où est le lien vers l’étude?
    b) Quelle est la méthodologie dans cette étude? Comment les données sont collectées? Quand?
    c) Je suis confus. On parle plus bas des 12 à 24 ans, mais on évoque dans cette phrase la population universitaire. Les augmentations «phénoménales» notées sont-elles établies en isolant uniquement la population universitaire ou parlons-nous ici des 12 à 24 ans? Si l’on parle effectivement de la population universitaire, comment a-t-il été établi que la personne admise était bel et bien universitaire? Un questionnaire passé à l’admission ou durant la consultation? Les déclarations consignées dans le dossier médical? Une inférence à partir de l’âge des patients admis?
    d) Qu’est-ce qu’une augmentation phénoménale? Comment le nombre d’admissions d’universitaires se compare-t-il par rapport à la moyenne quotidienne? Par rapport aux autres populations de Sherbrooke (femmes/hommes 24-34 ans, jeunes du secondaire, jeunes non-étudiants, etc.) durant des pointes d’achalandage similaires (St-Jean Baptiste, party d’employés, party de fin des études secondaires, party de fin du DEP ou du cégep, etc.)? Comment les universitaires de Sherbrooke se comparent par rapport à ceux des autres villes québécoises?

    2. «Selon l’Enquête québécoise sur la santé des jeunes du secondaire (EQSJS), à Sherbrooke, 9 jeunes sur 10 consomment de l’alcool avant d’atteindre l’âge légal».
    Préoccupant en soi, mais en quoi est-ce en lien avec l’objet du présent article et des présentes démarches: les universitaires de Sherbrooke?

    3. «Quant à l’hospitalisation liée à l’alcool, on remarque de 2012 à 2017 qu’aux deux jours survenait une consultation pour urgence médicale chez des jeunes de 12 à 24 ans. De façon globale, les méfaits liés à la consommation augmentent à des périodes précises de l’année : pendant la Fête du Lac des Nations, la Fête nationale du Québec, les initiations universitaires et l’Halloween».
    Encore ici, c’est préoccupant en soi, mais ce n’est pas la population concernée dans cette démarche. Outre la pointe observée spécifiquement aux initiations, où est la population universitaire faisant l’objet de cette mobilisation?

    4. « Aussi, 75 % des jeunes avaient bu une boisson à forte teneur en alcool.»
    Encore ici, c’est préoccupant, mais rien n’indique que la population universitaire soit plus concernée que les autres jeunes ou encore les autres jeunes Québécois.

    5. «Les données sur l’intoxication à l’alcool dans les hôpitaux révèlent d’autres informations bien préoccupantes. Ce sont 25 % des jeunes admis au tirage qui avaient un niveau de priorité 1 ou 2, signifiant que leur vie est en danger. Encore chez les 12 à 24 ans, 57 % d’entre eux manifestaient des signes de complication tels qu’un coma, des lésions à la tête ou de l’hypothermie».
    Je persiste: préoccupant, mais aucunement ciblé à la population universitaire.

    6. «Pire encore, les parents ont été informés de ces méfaits dans seulement 59 % des cas».
    Nonobstant l’enjeu de la population concernée, les professionnels de la santé peuvent-ils légalement aviser les parents si le patient admis a 18 ans et plus? C’est bien beau crier à l’indignation, mais si 41% des patients admis avaient 18 ans et plus, il n’y a pas d’indignation à y avoir. Les parents à aviser ont été avisés et dans les autres cas, la vie privée a été préservée conformément à la loi…

    7. «Les données nous révèlent qu’environ la moitié de ces jeunes se sont fait offrir un suivi à l’hôpital».
    Encore ici, les universitaires ne sont pas spécifiquement concernés par ces données et, aussi, on ne sait pas pourquoi une moitié ne s’est pas fait offrir de suivi. Qu’en disent les médecins concernés?

    Loin de moi l’idée de nier le problème et dire qu’il n’est pas pertinent d’intervenir SI les universitaires de Sherbrooke se détachent effectivement du lot par rapport aux autres populations à risque. Toutefois, il faut le faire en citant des données solides et en évoquant les limites de ces données. Agir ainsi est faire un solide travail journaliste et respecter la science en évoquant les limites de ce qu’elle peut affirmer avec certitude.

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