Lary Kidd : la bande sonore de la folie moderne

Par Thomas Chenel

Contrôle, le tant attendu premier album solo du rappeur montréalais Lary Kidd, est sorti le 2 juin dernier après que sa date de sortie ait été repoussée à plusieurs reprises. Reconnu pour sa participation remarquée au défunt groupe phare Loud Lary Ajust, il nous livre ici la musique la plus sérieuse, réfléchie et personnelle de sa carrière.

L’année 2012 est incontestablement historique pour la scène hip-hop québécoise : deux de ses plus grands groupes d’artistes, Dead Obies et Loud Lary Ajust, ont publié leur premier album au cours de cette année. Gullywood, l’album signé LLA, est rapidement devenu un classique. Le trio a mené une courte carrière qui a connu beaucoup de succès en célébrant la débauche, la drogue, l’accomplissement matériel, mais aussi le désespoir, le cynisme et la haine. L’album solo de Lary Kidd se concentre particulièrement sur ces trois derniers aspects.

Une production lourde, un rap incisif

La première chose qui frappe l’oreille à l’écoute de Contrôle, c’est la production musicale extrêmement sombre, qui déborde de lourdeur. Réalisée par des producteurs montréalais réputés tels que VNCE, Toast Dawg et Kable Beatz, celle-ci contraste énormément avec la production fêtarde et mélodieuse d’Ajust, le beatmaker de LLA. Du début à la fin, la musique de l’album respire la névrose et la tension, comme si la fin du monde, ou du moins celle du rappeur, allait arriver d’un moment à l’autre. Pourtant, le meilleur élément musical de l’album demeure la performance explosive de Lary. Toujours aussi charismatique, le rappeur nous offre un rythme impeccable qui baigne dans l’arrogance, comme s’il était né pour rapper. Jonglant entre le narcissisme et la haine de soi, il semble toujours à fleur de peau, sur le point d’exploser, tout en livrant un flow qui coule comme de l’eau.

Une thématique sombre

La plus grande force de l’œuvre est sans l’ombre d’un doute son contenu lyrique. La plume de Lary a toujours été très aiguisée, faisant aussi bien référence à la littérature et à la philosophie qu’à la drogue et la haute couture. Son écriture n’a pourtant jamais été aussi profonde, personnelle et troublante que sur son premier opus. Nous sommes très loin du côté festif et mégalomane de LLA. Le rappeur expose ici toute l’ampleur de sa douleur psychologique. Aussi cynique que Cioran, plus nihiliste que Nietzsche, il déplore avec mépris les facettes les plus dégoutantes de la société occidentale moderne.

Dans Décomposition, il parle de son mal de vivre avec une franchise déroutante (Pis y’a juste l’argent qui me fait sourire/Pis qu’est-ce qui me reste d’humain si ce n’est que ma faculté à souffrir).

Ultra-violence, qui déplore l’omniprésence de la violence dans notre société, mais aussi sa fascination maladive face à celle-ci, est probablement mon morceau préféré de l’album. Non seulement la performance du rappeur, dont la voix est chargée de paranoïa et de folie, est-elle incroyable, mais le texte est probablement le plus émotif, authentique et troublant de sa carrière jusqu’à présent (j’imagine des gens que j’aime couchés dans des civières/Qui pleurent, qui ont peur et qui souffrent/La beauté transcende la peur avec une fleur dans la bouche).

L’album de l’année?

Contrôle est mon album préféré de 2017 jusqu’à présent, tous genres confondus. Bien entendu, si vous n’aimez pas le rap ou que vous cherchez des chansons d’été joyeuses, cet album n’est pas pour vous. Par contre, si, comme moi, vous appréciez l’art avec de la mélancolie, de la rage et du cynisme, vous ne pouvez pas passer à côté de ce chef-d’œuvre.

Tant que le sang coule, on reste fasciné, boy.


 Crédit Photo © Bandcamp

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