L’aurore juste

EditorialSociete-HusbandcomehomeIV_TanyaMesher JonesPar Rodrigue Turgeon

La transcendance guette celui qui porte son regard sur l’aurore.

Tragédie céleste

L’âme résonne, bercée par ce flux astral imperceptible; au pied de cette voûte aux allures si harmonieuses, l’esprit prend conscience de l’exiguïté de son passage. Impossible de demeurer impassible devant un tel tableau. Présentez-le-moi, cet homme stoïque qui prétend ne point s’émouvoir devant ces draperies dansantes, et je lui conterai une brève histoire de l’avenir.

Afin qu’en son humanité le courant passe et ranime sa conscience, il importerait de remonter aux légendes des nations amérindiennes qui décrivent la nature majestueuse de ce phénomène. Chez elles, les aurores représentent tout autant la chance que le malheur. Antagonique, me dis-tu?

Londres. 1er septembre 1859. La pureté que projettent les aurores polaires reçut sa première souillure. Ce jour-là, l’astronome Richard Carrington aperçut pour la première fois dans l’histoire de la science une tache anormalement lumineuse à la surface du soleil. Quelques heures plus tard, la Terre devenait le théâtre d’événements sans précédent dans les annales. Les manchettes des quotidiens de Cuba, d’Hawaï, des Bahamas et du Salvador faisaient état d’un ciel aux teintes rosacées, violacées, bleutées et verdâtres. Pourtant, ce somptueux spectacle dissimulait furtivement la lueur d’un véritable fléau. Fléau embryonnaire appelé à croître corrélativement avec l’industrialisation qui amorçait sa propagation planétaire.

Et l’homme de marbre de rétorquer : « Allons bon, quel est-il ce danger si grave qui se cache derrière d’inoffensives lumières? » Mon cher, les chocs les plus douloureux ne surgissent-ils pas de ce que l’on tenait pour bon, tendre et fidèle?

Déconstruction de l’incurie

Les avancées scientifiques ont permis d’attribuer aux aurores polaires des caractéristiques insoupçonnées. En peu de mots, elles sont le fruit du choc entre des particules chargées émanant du soleil sous forme de vent solaire et l’ionosphère (région située de 100 à 200 km d’altitude). D’ordinaire, la magnétosphère qui entoure notre planète réussit à nous protéger. Aux aurores, celle-ci ne laisse place qu’aux pôles, là où le bouclier se fait mince. « Je ne vois toujours pas le problème... » J’y viens!

Il est aujourd’hui admis que ces particules électromagnétiques ont le pouvoir de générer par interférence des pannes électriques démesurées. En 2012, Mike Hapgood, un chercheur émérite anglais, affirma dans la prestigieuse revue «Nature» qu’une éruption solaire digne de septembre 1859 pourrait plonger l’Amérique entière dans le noir durant des mois, entraînant des coûts évalués à 2000 milliards de dollars seulement en réparation. Avis aux sceptiques : poursuivez votre lecture. Un tel scénario apocalyptique n’est pas tiré d’une stèle maya. À l’époque, la civilisation, n’étant pas dépendante de l’électricité au même titre que nous le sommes désormais, ne dut se priver que quelques jours de ses lignes télégraphiques. Mais imaginez : satellites et GPS hors d’usage, avions et bateaux circulant à l’aveuglette, transactions bancaires irréalisables, épiceries ne pouvant approvisionner la race et automobiles n’admettant pas la fuite. Il y a pire. Le cosmologiste Adrian Melott évoque une éruption 20 fois plus puissante qu’aurait connue la Terre en l’an 774. L’anticipation qu’il dresse d’une telle émission survenant à l’ère actuelle est à ce point terrifiante que j’en tairai la teneur.

L’aube

Notre destin ne peut résider dans l’abandon fataliste. Serait-elle enfin venue, l’occasion rêvée pour commencer à s’attaquer au masque de la beauté? Bien entendu, nous découvrirons ce masque derrière une myriade de revers ! Est-ce une raison valable pour s’aveugler d’insouciance? Après tout, le mot «aurore» signifie également « lueur qui paraît à l’aube ». Réveillons-nous dès maintenant. Justement, la NASA a mis sur pied le GSFC «Space Weather Lab», chargé d’anticiper les éventuelles éruptions solaires et d’identifier les transformateurs les plus menacés afin de les déconnecter à temps. Ceci est la preuve qui montre que dans les coulisses des plus grandes entreprises, des humanistes y opèrent. Faisons comme toute nation désireuse de régner sur ses terres : tâchons de contrôler les aléas de notre environnement. Nous le savons tous, le salut de notre race ne se limitera pas à se parer contre le vent solaire. Tolérer que se perpétuent la pauvreté et l’endettement de nos étudiants sont autant d’exemples de l’inadmissible dans une société aussi riche que la nôtre.

La voie de la sagesse s’impose. Vous savez, cette même sagesse qui insuffla à nos ancêtres amérindiens cette vision antagonique et curieusement si réelle du phénomène. Ils chantaient chance et malheur.

Province de Québec. 13 mars 1989, 2 h 44. Une bénigne éruption solaire fit sombrer la nation dans le noir durant plus de neuf heures. Comme dirait la Bible, « il y eut d’épaisses ténèbres ». (Exode 10, verset 22)

Sherbrooke. 12 septembre 2014, 23 h 13. On annonçait une tempête solaire qui couvrirait l’entièreté du continent d’aurores boréales. Espérant les contempler, j’allai en campagne. Sans réfléchir, je pris le sud. Pas de chance. Les lueurs effervescentes de la cité les camouflaient.

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