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«La parfaite valeur est de faire sans témoins ce qu’on serait capable de faire devant tout le monde.» – François de La Rochefoucauld

Par Rodrigue Turgeon

Il fallait s’y attendre. Au fond, nous le savions tous, mais c’est quand même frustrant. Pour une fois que ça y était, que l’effet pandémique de Facebook était au service des malades, des délaissés. On caressait en catimini le voeu de voir notre lieu de rassemblement se transformer en une aumônerie bienfaitrice. Les célébrités milliardaires entendaient enfin raison, oubliaient leurs futiles chicanes hollywoodiennes et mettaient à profit charisme, temps et argent pour éradiquer une bonne fois pour toutes les maladies orphelines les plus perverses. On en oubliait les centaines de milliers d’enfants défavorisés succombant à l’appétit insatiable de leurs cousins occidentaux. En fait, non, on ne les oubliait pas; on était sur le point de croire qu’incessamment leur cas se règlerait de façon tout aussi originale.

Hélas, une fois de plus nous nous étions leurrés. La fièvre du Ice bucket challenge amorce sa phase de déclin, victime ironiquement de son propre succès. Les individus les plus influents ayant tous été touchés – et rapidement relégués aux oubliettes-, les indésirables commencent à saisir l’occasion pour pervertir sans s’en rendre compte la valeureuse mission à coup de nudisme, d’imbécilités de tout ordre et de violence. Le défi s’essouffle et on craint que l’initiative demeure entachée par ces gestes inconsidérés servant de plus en plus à attirer l’attention sur le brave imbécile que sur la noble cause.

Mais, que faire? Rien ne sert de gaspiller un statut pour se plaindre de la situation. En tout cas, pas sur Facebook. Les murs de la place de notre « cybervillage » ne tolèrent aucune forme de lamentation. Ce n’est pas pour cela qu’ils furent érigés.  Serait-ce dû à notre narcissisme inavouable? Ce narcissisme qui sert si fidèlement à consolider l’hégémonie d’une société où la critique est muselée? Soyons pragmatiques et réfléchissons bien. Combien d’entre nous fréquentent cette place publique pour se submerger d’amour fraternel hallucinatoire et pour reconquérir ce sentiment de complaisance si tristement évanescent? On n’oserait même pas en faire le calcul.

En ce moment même, des chercheurss’affairent à décrypter les algorithmes informatiques responsables de la préférence des réseaux sociaux de mettre à l’avant-plan des publications heureuses et de laisser croupir celles présentant un potentiel élevé de discorde sociale (qui a entendu parler de la crise de Ferguson sur Facebook?).

Faisons nous-mêmes l’expérience. La place d’Espagne à Rome et la place de la Concorde à Paris seraient-elles aussi achalandées si des oiseaux de malheur y régnaient dans une ambiance glauque, déversant sans vergogne le fiel de leurs insultes sur tout ce qui bouge? Non, bien évidemment. La domination du pharaon Ramsès II sur Paris doit se faire depuis un lieu sans vice au même titre que doivent défiler devant nos âmes des banalités heureuses sur Facebook. Le parfum des azalées est tenu, sur la place d’Espagne, de l’emporter sur l’odeur fétide d’urine qui prime ailleurs dans la ville éternelle tout comme il est vital pour notre conformisme que les publications les plus populaires prévalent sur l’annonce du décès d’une fillette yéménite de 8 ans, consumée lors de sa nuit de noces avec son mari de 40 ans.

Soudainement, les fragrances florales de Rome tournent au vinaigre au moment même où l’on commence à déceler des failles dans l’obélisque de Ramsès II.

Mais, que faire, je le répète? Nos lieux de rassemblement semblent décidément programmés pour que nous ne percevions qu’un seul côté de la réalité. Comment diable espérer changer le monde si nous sommes condamnés au cynisme et à être victimes de nos bonnes actions?

Tout se joue, selon moi, dans la conviction que nous portons derrière nos gestes. Existe-t-il une fierté plus grande que d’avoir posé le beau geste, celui qui aura su exprimer nos valeurs les plus intimes et matérialiser notre volonté d’être le changement que l’on veut voir dans le monde? Veiller à s’informer des enjeux sociaux, d’ici et d’ailleurs, est un bon moyen pour apprivoiser ses propres valeurs. Ouvrez votre esprit, faites résonner votre conscience, confrontez-vous aux pires réalités et n’ayez pas peur de critiquer tout ce qu’on tentera de vous faire croire. Nous espérons que la section «Société» sera un de ces lieux qui vous permettra d’atteindre ces objectifs ultimes pour qu’enfin vous découvriez par vous-mêmes, sans devoir être « nominés », quel sera votre beau geste. Ah oui, nous tenons à vous armer, pour votre quête, de cette phrase d’Alexis Leger: «Aimer est aussi une action».

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