Le costumier décousu

culture-costumier-creditici.radio-canada.ca(2)C’est beau de voir l’engouement suscité par la fermeture du costumier de Radio-Canada, de constater que les Québécois se mobilisent à la fois pour la préservation de notre patrimoine et pour la primauté de la culture dans notre société. Notre population se sent enfin concernée par les coupes budgétaires qui briment de plus en plus la sphère artistique.

Par Mikaëlle Tourigny

Pour ma part, l’arrivée de cette nouvelle comprime un peu mon cœur de jeune femme : je pense à mon enfance, à quel point les rediffusions de Fanfreluche agrémentaient mon quotidien et coloraient mon imaginaire avec ses si jolis costumes! Après quelques minutes de réflexion nostalgique, je tente toutefois de rationaliser la situation : combien de ces 90 000 articles/costumes ai-je eu la chance de voir depuis le berceau? Probablement une cinquantaine, au maximum. Partagée entre l’indignation et le pragmatisme, je décide de sonder des élèves de l’Université de Sherbrooke afin de saisir leurs opinions à ce sujet.

Alors que certains d’entre eux ne connaissent pas vraiment l’affaire, ceux qui peuvent opiner sont assez catégoriques.

D’un côté, plusieurs étudiants perçoivent cette suppression comme un saccage du patrimoine culturel. Une élève au baccalauréat en Communication, rédaction et multimédia ayant déjà visité le costumier qualifie l’endroit « d’impressionnant » et souligne que « chacun des costumes représente une œuvre en soi ». Elle se questionne à savoir ce qui mérite d’être jugé patrimonial et ce qui ne le mérite pas : « Où se situe la ligne? », me demande-t-elle. Et bien, selon Radio-Canada, 72 des 90 000 articles se classent dans le registre patrimonial.

D’un autre côté, certains étudiants déplorent cette situation, mais la caractérisent d’inévitable. Selon un étudiant en Administration des affaires, « le costumier se transformait en un gouffre financier ». Du point de vue d’un étudiant en Droit, l’entretien de costumes, principalement inutilisés, monopolisait de l’argent qui aurait pu être investi dans des projets innovateurs, ou encore dans des productions intéressantes qui battent de l’aile financièrement.

Depuis les festivités du 75e anniversaire de Radio-Canada en 2011, le musée de la Civilisation de Québec abrite déjà 24 de ces costumes, reçus sous forme de dons. Ceux de Fanfreluche, Bobino et Paillasson, entre autres, y séjournent actuellement. Selon Le Soleil, Marc Pichette (le directeur des Relations publiques et de la promotion télévision de Radio-Canada) stipule que pour les costumes sans refuge, « la société d’État ira en processus d’appel d’offres auprès des entreprises ayant des activités de costumes, pour que l’ensemble de l’inventaire puisse continuer de servir à la population du Québec et du Canada […]. » (Houde, 2014) Incarnant le plus vaste entrepôt de costumes en Amérique du Nord, le costumier ne se dispersera pas si facilement. Espérons que les alternatives de Radio-Canada encourageront les petites entreprises d’ici si un premier tour de table ne trouve pas suffisamment de preneurs. En tant que peuple québécois, ne devrions-nous pas plutôt nous serrer les coudes afin de proposer des solutions plus rentables qui engendreraient une réorientation de notre patrimoine, au lieu de nous rabattre sur une décision, précise et irréversible, considérant les innombrables coupures imposées par le gouvernement? Bien avant le costumier, c’est à la base le concept des coupes qui devrait susciter autant d’émoi. Peut-être est-ce plus facile d’être ébranlé par la perte de matériel patrimonial, produit affectif et tangible? Je réalise que notre population devient tellement saturée de compressions budgétaires qu’elle n’accepte pas que ses racines lui soient dérobées : c’est légitime.

Et si cette suppression déchirante permettait de recoudre le peuple québécois?

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