Par Jérémie Bourdages-Duclot

Il existe un géant que l’on semble avoir oublié. Passé l’Île d’Orléans, frontière approximative de l’estuaire, le Golfe du Saint- Laurent commence déjà à se faire sentir. Le fleuve acquiert, peu à peu, un caractère marin. Puis, il se jette dans cette mer intérieure encadrée par le Québec, la Nouvelle-Écosse, Terre-Neuve-Labrador…

Je ne vous apprends rien. Le golfe est une merveille, hôte d’espèces animales fascinantes, de paysages à couper le souffle. Le seul parc marin du Québec se situe devant l’embouchure du Saguenay, pouponnière des bélugas. Bien plus loin, les Îles de la Madeleine, émergent d’un horizon bleu face au Cap Breton. Les Madelinots vivent de la mer, du tourisme et de la pêche. Pour tout vous dire, la population y bondit de 13 000 natifs à plus de 50 000 personnes durant l’apogée de la saison touristique. Entre les deux, bien sûr, on trouve la Gaspésie, mentionnée dans le National Geographic parmi le top 10 des plus belles régions du monde. Mais c’est sans négliger Anticosti, domaine de chasse à la renommée internationale et trésor de l’environnement québécois, ni la fabuleuse Côte- Nord et le passage des rorquals devant Grandes-Bergeronnes.

Le golfe est un peu l’âme des Maritimes, un géant qui, jusqu’à présent, décidait de tout. Mais récemment, on a pu voir l’entrée d’un autre joueur. On l’appelle le «développement économique», et il s’incarne sous la forme de projets d’extraction ou de transport d’hydrocarbures. Bref et triste rappel :

TransCanada, entreprise pétrolière albertaine, veut développer un port pétrolier à Cacouna (près de Rivière-du-Loup), directement face au seul parc marin du Québec. Les bélugas, malheureusement, n’ont pas les moyens de s’offrir des lobbyistes. Les chances que les bribes de cette race marine presque éteinte survivent à un déversement potentiel…sont carrément nulles.

Attendez, ce n’est pas tout. À 80 km au large des Îles, Corridor Ressources a acquis les droits d’exploitation pour un immense gisement. Vous imaginez les conséquences d’un accident pétrolier dans le Golfe du Saint-Laurent ? Les conséquences de celui survenu avec British Petroleum dans le Golfe du Mexique se font encore sentir, trois ans plus tard. Les eaux froides, la présence de glaces en hiver et le caractère cloisonné de notre mer rendent les risques beaucoup plus grands. Pour exemplifier la chose : une tache de pétrole de la taille de vingt-cinq sous, sur le plumage d’un oiseau, est suffisante pour lui faire perdre son imperméabilité. Et qu’il meure de froid.

Je souhaiterais en avoir fini, mais ce n’est pas le cas. Avez-vous entendu parler du déversement de mazout à Sept-Îles ? Une histoire presque fantôme. 450 000 litres de mazout lourd ont échappé aux installations de Cliffs ressources naturelles, contaminant au moins 250 000 livres de moules que devaient exploiter les entreprises maricoles de la région.

Aujourd’hui, j’ai l’impression que le Québec vit une transformation latente et discrète. L’exploitation et le transport des hydrocarbures, à partir du moment qu’ils menacent un écosystème ou une population, devraient-elles encore être légitimes ? C’est ce qui se passe alors même que je rédige ces mots. On a longtemps cru que la mer était si colossale, que tout déchet jeté allait simplement y disparaître, dévoré par les eaux, les courants. Visiblement, ce fut une erreur.

On peut s’informer. On peut faire des choix. Le Québec a la chance inouïe de posséder un vaste éventail de ressources naturelles, durables et accessibles. Sommes-nous en mesure d’avoir le courage de dire non ? Sommes-nous capables de penser autrement et de prendre une décision collective ?

Pendant ce temps, il existe un géant que l’on semble avoir oublié.


Crédit photo © zonu.com

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