Le monde dans lequel nous vivrons (et raconterons)

Par Gabrielle Lapierre

Beaucoup d’entre vous ont été troublés par les évènements des dernières semaines. L’attaque sur Paris, qui survient seulement quelques mois après le massacre de Charlie Hebdo, a enclenché une vague de prises de conscience chez plusieurs d’entre nous.

J’ai 23 ans, je n’ai jamais connu la guerre. La guerre, c’est une histoire triste qu’on raconte dans des films ou bien des images qu’on voit à la télé. Elle se donne encore dans des pays lointains, des pays moins développés où les gens pensent différemment.

 J’ai 23 ans et j’ai déjà oublié mes leçons d’école. J’ai oublié que la guerre, elle a existé dans des pays maintenant considérés comme des réussites modernes. J’ai oublié qu’il n’y a pas si longtemps, des gens étaient persécutés à cause de leur apparence ou de leurs croyances. J’ai oublié la haine des Hommes. J’ai oublié que le désespoir peut engendrer des actes de folie et des actes barbares. J’ai oublié que la haine rend possibles des actes impensables en temps de paix. J’ai oublié, et c’est la plus grande tragédie, que les Hommes oublient.

J’ai honte. J’ai honte de lire les commentaires sur les réseaux sociaux. J’ai honte d’entendre des animateurs de radio prêcher la haine. J’ai honte d’entendre des dirigeants, des politiciens, des individus avec ou sans influence, s’indigner et rejeter le blâme sur une communauté qui souffre déjà trop des conflits actuels. J’ai honte qu’on puisse, en si peu de temps, revenir 75 ans en arrière. J’ai honte qu’en moins d’une génération, nous nous sommes remis à penser comme les hommes et les femmes que nous dédaignons dans nos livres d’histoire.

Quand vous vous rappelez qu’un homme politique dans les années trente et quarante a réussi à stigmatiser un groupe de personnes au point de leur retirer toutes leurs libertés individuelles, vous avez honte. Quand vous entendez dire que ce groupe de personnes était à l’époque victimes d’actes haineux par des connaissances, des voisins et même des amis, vous vous révoltez. Comment les gens ont-ils pu être aussi cruels? Comment le monde a-t-il pu sombrer dans une haine aussi profonde? Qu’est-ce qui justifiait de telles atrocités?

 .

Rien. Absolument rien.

Rien ne peut justifier des actes haineux aussi horribles que ceux vécus par les juifs lors de la Deuxième Guerre mondiale. Alors pourquoi ai-je l’impression que l’histoire est sur le point de se répéter? Pourquoi ai-je l’impression que, dans 50 ans, les enfants étudieront les conflits actuels et les actes de haine envers la communauté musulmane du monde entier et se diront: mais pourquoi? Pourquoi stigmatiser un peuple entier parce qu’une poignée d’individus tente, tout comme cet ancien politicien tant méprisé aujourd’hui, d’imposer leurs croyances au reste du monde? Les migrants, les musulmans et tous les gens qui ont une appartenance quelconque à l’islam sont aujourd’hui à risque de violence verbale ou d’agression physique à chaque fois qu’ils sortent de chez eux. La plupart d’entre eux ont quitté leur pays non par choix, mais par nécessité, pour se protéger et pour survivre. Que feriez-vous dans leur situation? Comment vous sentiriez-vous?

Ce ne sont pas uniquement les musulmans qui sont à risque d’actes haineux gratuits: plusieurs personnes ayant des traits physiques semblables à un individu du Moyen-Orient ont déjà rapporté avoir été victimes de violence verbale ou physique sur la base qu’ils avaient l’air d’un immigrant. Jusqu’où la haine ira-t-elle? Est-ce qu’on doit s’attendre à la réapparition de petits badges jaunes en forme d’étoile? Peut-on s’attendre à une répétition du fiasco de 1939-1945? Peut-on s’attendre à pire?

Rappelez-vous que vous faites partie soit de la solution ou soit du problème. Si vous craignez toutes les personnes qui portent un foulard sur la tête, que vous leur criez de retourner dans leur pays, que vous leur jetez des canettes de Redbull vides par la tête en les insultant, vous faites partie du problème. Si vous dites toutes ces choses dans l’intimité de votre maison, avec vos amis, vous faites aussi partie du problème. Il y a fort à parier que, d’ici cinquante ans, dans un livre d’histoire, un enfant lira un passage sur la crise de migrant et la haine qui les entoure et se dira, dans sa tête d’enfant, que vous faites partie des méchants.

Je crois qu’il n’y a qu’une seule émotion qui est plus forte que la haine dans nos vies: c’est l’amour. «L’amour vaincra» est un slogan qui a circulé sur les réseaux sociaux après les attaques à Paris et à Beyrouth. C’est peut-être naïf, mais c’est la réalité. L’Homme se lasse de la haine lorsque seule la peur l’habite. Toutefois, le besoin de protéger ceux qu’on aime, de voir ceux qui nous tiennent à cœur être en sûreté, le désir de voir nos enfants grandir dans un monde en paix est plus tenace que la peur des évènements présents. Alors, aimez, accueillez les différences des autres, soyez curieux, mais jamais, au grand jamais, ne laissez libre cours à votre haine.


© Marianne Blouin-Caron

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