Le projet qui passe inaperçu

Alors que les yeux des Canadiens sont virés sur la pandémie de la Covid-19, Alexandre Shields, journaliste affecté aux dossiers environnementaux pour Le Devoir, a publié un texte le 23 mars dernier portant sur les projets de forages pétroliers en mer du gouvernement Trudeau. D’ici 2030, au moins 100 forages exploratoires sont envisagés à l’est de Terre-Neuve-et-Labrador dans le but de doubler la production pétrolière de la province. 

Par Ariane Lacerte

 

Malgré tous les bouleversements causés par la crise du coronavirus, les plans du gouvernement libéral de Justin Trudeau n’ont pas changé. Le gouvernement maintient la tenue dans sa consultation publique de 30 jours qui a comme mission d’adopter un règlement qui éliminera les évaluations environnementales actuellement exigées. Aux dernières nouvelles, la consultation devrait prendre fin le 3 avril et, pour éviter la propagation du virus, elle se fait bien sûr de façon de virtuelle. 

Procédure d’acceptation pour un projet de forage

Actuellement, une pétrolière qui souhaite réaliser un premier projet de forage sur un permis d’exploration dans la mer à l’est de Terre-Neuve-et-Labrador doit déposer un avis de projet et elle doit produire une étude d’impact. Suite à la demande, l’Agence canadienne d’évaluation environnementale effectue un examen puis produit un rapport destiné au ministre de l’Environnement. C’est ce dernier qui autorise ou refuse les projets de forage. 

Si le projet du gouvernement Trudeau d’exclure les évaluations environnementales exigées pour les forages dans les eaux de Terre-Neuve-et-Labrador est approuvé, la procédure pourrait changer. Le document officiel de la consultation défend ses intérêts et mentionne que « le projet de règlement ministériel vise à améliorer l’efficacité des processus d’évaluation du forage exploratoire extracôtier pétrolier et gazier tout en maintenant des normes élevées en matière de protection de l’environnement pour ces projets ».

Démarches critiquées par plusieurs 

Suite à la sortie de l’article d’Alexandre Shields, plusieurs internautes ont démontré leur mécontentement en disant que le gouvernement profitait de la crise pour détourner les lois concernant la protection de l’environnement. Il est toutefois important de mentionner que le gouvernement Trudeau avait déjà planifié la date de la consultation publique, cela bien avant l’éclosion de la crise du coronavirus. 

Le rapport du comité de l’évaluation régionale est quant à lui aussi très critique envers le processus imposé par le gouvernement Trudeau. Le comité dénonce le manque de temps auquel il a dû faire face, ce qui réduit la confiance du public dans son travail réalisé. Il souligne aussi que l’expertise scientifique du gouvernement fédéral ne lui a pas été offerte lors de la réalisation du rapport d’évaluation.

Du côté des autorités environnementales, Greenpeace et Équiterre font pression sur Ottawa pour que ce dernier imite le gouvernement du Québec, qui a annulé l’évaluation du projet GNL Québec en raison de la COVID-19. Le directeur des relations gouvernementales d’Équiterre, Marc-André Viau, souligne que « la loi C-69, adoptée par le gouvernement Trudeau, a pour objectif d’accroître la participation publique aux évaluations environnementales, ce que les mesures de santé publique en période de pandémie ne permettent pas ». La situation actuelle restreint donc la participation de la population dans les décisions environnementales, ce qui semblait important pour le gouvernement Trudeau lors de l’adoption de la loi C-69.

La Société pour la nature et les parcs du Québec critique, elle aussi, la décision du gouvernement fédéral d’ouvrir la porte aux forages pétroliers directement dans des « refuges marins », qu’il a lui-même mis en place pour augmenter la protection des écosystèmes marins. C’est en 2017 que le ministre des Pêches, Dominic LeBlanc, a annoncé la protection de sept nouveaux refuges marins situés au large de Terre-Neuve-et-Labrador. Près de trois ans plus tard, ce même gouvernement souhaite y installer une centaine de plateformes de forages pétroliers et est prêt à mettre en péril la biodiversité de cette région. 

« En contournant les mesures d’évaluation environnementale et en sacrifiant des refuges marins au profit de l’industrie pétrolière, le gouvernement fédéral nage à contre-courant de la science, entretient le cynisme et affaiblit les nouveaux outils de protection du territoire qu’il a lui-même mis en place. C’est inacceptable. », a déclaré Alain Branchaud, directeur général de la Société pour la nature et les parcs du Québec au journal Le Devoir. 

La spécialiste des mammifères marins et des écosystèmes, Lyne Morissette a elle aussi critiqué les agissements contradictoires du gouvernement actuel. Elle déplore que « cette région n’appartienne pas à l’industrie pétrolière, pas plus qu’elle appartient à l’industrie de la pêche. Je ne comprends donc pas l’intérêt de mener une telle consultation “en cachette”, en ce moment, alors que les impacts concernent plusieurs intervenants qui doivent être consultés.»  La zone où le forage pétrolier devrait se faire et un secteur très important pour la biodiversité. « C’est un écosystème qui est riche et on voit de plus en plus l’intérêt de ces secteurs, par exemple lorsqu’on voit des espèces se déplacer davantage vers le nord, comme c’est le cas pour la baleine noire », a ajouté Lyne Morissette. 

Plusieurs projets de forages pétroliers déjà approuvés

Depuis l’arrivée du gouvernement Trudeau en poste, pas moins de dix nouveaux forages ont été approuvés. Le 16 mars dernier, le ministre de l’Environnement, Jonathan Wilkinson, a autorisé les pétrolières Husky Oil et Exxon à exploiter le milieu marin près de Terre-Neuve-et-Labrador. Une dizaine de forages exploratoires devraient être à l’eau d’ici 2027. Ces deux compagnies ont connu un scandale en 2018 et en 2019 lié à des déversements pétroliers au large de Terre-Neuve-et-Labrador. Selon le rapport qui approuve le projet, dans le pire des scénarios de déversement, les compagnies pourraient laisser aller plus de 40 000 barils de pétrole par jour dans l’eau. La région marine où seront menés les forages compte plusieurs espèces de cétacés et d’oiseaux marins en voie d’extinction.

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