L’école, ou berceau des rapports de domination

Par Quentin Laborne

Les facteurs qui expliquent ce constat sont nombreux. Je m’y étais vaguement intéressé durant ma dernière année de Cégep, mais le fait d’en être témoin a renforcé mon intérêt pour la question. Un facteur se dégage des lectures et discussions que j’ai eu la chance d’avoir ici, et celui-ci ne nous est pas totalement inconnu au Québec.

Ultimement, le développement social est au cœur de la mission de l’éducation. Elle représente sans aucun doute un ascenseur social considérable pour toute société : elle permet une meilleure répartition des rôles et de la richesse, ainsi que le regain de la créativité et de l’innovation.

La langue française : agent de ségrégation

Le système d’éducation a toujours alimenté le rapport de domination en Haïti au point de le rendre omniprésent. Avant qu’Haïti n’achète son indépendance vis-à-vis de la France en 1804, l’éducation était déjà l’affaire de la métropole et était réservée à une certaine élite, soit bourgeoise, soit militaire. Les classes étant assurées en français, la vieille langue est restée un atout à l’usage exclusif des classes privilégiées. Au fil des années, l’idée a profondément marqué l’inconscient populaire : la langue maternelle, soit le créole, n’est pas la langue de la réussite. Le français s’impose donc comme agent d’ascension social.

Cette conception de l’espace qu’occupe la langue française dans l’environnement social haïtien ne cadre cependant pas avec la réalité du pays. Mis-à-part à Port-au-Prince où, il faut le dire, se concentre « l’élite » du pays, la langue d’usage est le créole et non le français. Même à Cap-Haïtien, deuxième ville la plus densément peuplée du pays et située au département du Nord-Est, presque impossible de fonctionner en français : tout se passe en créole.

Le système d’éducation

Le système d’éducation est resté très archaïque jusqu’en 2006 quand Gabriel Bienaimé, ministre de l’éducation et originaire de Sainte-Suzanne (situé en milieu rural et d’où j’écris actuellement ces mots), a entamé une réforme du système s’inspirant du modèle canadien. Sur le terrain, la situation n’a que très peu changé et le problème de la langue reste très concret.

De nos jours, l’enseignement se fait officiellement en créole et en français, mais davantage avec ce dernier, car les documents pédagogiques sont plus accessibles. L’emploi du français à défaut du créole a pour conséquence de préserver cette forme d’élitisme scolaire et social. Concrètement, les jeunes issus du milieu rural ont accès à une éducation et s’expriment au quotidien en créole tandis que les mieux nantis baignent dans un univers davantage francophone, tant à l’école qu’à la maison. Pour ces derniers, l’exposition à l’univers francophone facilite leur capacité d’expression et de réflexion et accentue leur compréhension du matériel didactique français. Ultimement, ceux-ci partent avec une longueur d’avance non négligeable sur leurs camarades issus de milieux plus défavorisés, au sein même du spectre scolaire.

Qui plus est, le système prévoit des examens officiels à l’échelle nationale à la fin de chaque cycle : soit les deux premiers cycles du primaire, ainsi qu’à la fin du cycle du secondaire. Ces dits examens, en plus d’être réalisés en français, intègrent des épreuves de maîtrise de la langue française qui forment des prérequis pour passer aux cycles supérieurs. C’est dans cette mesure que l’on peut s’interroger sur l’aspect inéquitable que revêt le système d’éducation en Haïti.

Les facteurs d’inaccessibilité

Le problème de la langue française comme agent de reproduction des rapports de domination n’est qu’un des facteurs problématiques dans le système d’éducation en Haïti.

Il faut d’abord savoir que si l’éducation est dite « gratuite » en Haïti via les écoles publiques, celles-ci n’arrivent qu’à fournir moins de 10 % de la demande et sont généralement situées en milieu urbain. Les enseignants qui tiennent les cours dans les écoles publiques sont pour la plupart des professionnels diplômés des écoles nationales de formation pour enseignants et ont, par conséquent, passé un bon nombre d’années sur les bancs d'école. Seulement, leur salaire assuré par l’État est dérisoire et les conditions d’enseignement sont parfois très difficiles. En plus d’assister à une pénurie d’enseignants de métier, il n’est pas rare d’assister à des taux d’absentéisme aberrants de la part des professeurs eux-mêmes, plus particulièrement dans les zones plus reculées et moins accessibles du pays.

Les écoles privées s’annoncent donc comme une alternative intéressante pour les parents soucieux d’envoyer leurs enfants dans des conditions d’éducation plus optimales. Seulement, celles-ci demeurent très dispendieuses et peu de familles peuvent se permettre d’y envoyer ne serait-ce qu’un seul de leurs enfants.

En ce qui a trait aux universités, le problème de l’inaccessibilité nous mène vers une autre problématique qui a toute son importance en région : l’exode des cerveaux. En effet, les universités, déjà très dispendieuses, sont pour la plupart concentrées dans les centres urbains comme Port-au-Prince et Cap-Haïtien et n’accueillent qu’un nombre très limité d’étudiants. Il n’est pas rare de voir plus de 5000 inscriptions pour moins de 500 admissions et cela force les jeunes des régions à s’installer au centre, parfois à plus de dix heures de route de chez eux, dans l’espoir de s’ouvrir les portes de l’ascenseur social tant espéré. Soulignons ici que les universités, à l’instar de nombreuses institutions en Haïti, n’échappent pas au problème du clientélisme, et qu’être pistonné reste la façon la plus sure de garantir son entrée dans l’antre du savoir.

Au final…

Au premier abord, la situation décrite peut sembler fataliste. Les enjeux liés au système d’éducation en Haïti sont importants et nous dépassent. Il faudrait bien plus de mille mots pour essayer d’en cerner toute la complexité. C’est dans l’espoir de trouver une oreille attentive aux défis qu’il incombe au système d’éducation haïtien de relever, que j’ai décidé d’écrire cet article. Je n’ai pas la prétention de pouvoir soumettre ici des solutions concrètes sans tomber dans l’utopisme. Mais si je sais une chose, c’est que ces « maux » sont de ceux qui ne peuvent être passés sous silence.

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