Par Alexandra Blouin, collaboration spéciale 

Témoignage d’une intervenante de première ligne 

Au moment où la deuxième vague bat son plein, les intervenants de première ligne se retrouvent aux premières loges de la détresse humaine. Des individus à qui on demande d’être responsables, patients et résilients sont laissés à eux-mêmes sans ressources; fatigués de cogner aux mauvaises portes pour avoir de l’aide; dépassés par le labeur bureaucratique qu’engendrent les démarches afin d’adhérer aux programmes gouvernementaux de compensation financière à la suite d’une perte d’emploi. L’étau se resserre; les ressources sont débordées; les gens n’entrent pas dans les critères et les travailleurs de première ligne sont exténués. Notre système de santé fragilisé depuis des décennies n’est même plus en mesure de fournir des soins de santé adéquats aux personnes atteintes de maladies autres que la COVID-19. La population navigue à tâtons dans un océan dincertitudes. Peut-on encore dire que nous sommes tous dans le même bateau alors que nous n’empruntons pas tous la même barque? 

Malgré la fatigue, le sentiment d’impuissance et la colère ressentie face au lot d’injustices qu’engendre la pandémie mondiale, ceux qui possèdent encore un emploi en première ligne ont une place au soleil dans cette période sombre. Chaque jour, nous sommes témoins des multiples effets collatéraux vécus par la population. Les banques alimentaires n’arrivent plus à retourner les appels de nouveaux clients, ou ne peuvent plus en accueillir, car la demande est si forte qu’ils se retrouvent pris au dépourvu dès la première semaine du mois. Les installations pour les itinérants ne sont ni adéquates ni suffisantes et on se fie sur les intervenants pour la recherche de solutions alors qu’ils tiennent les organismes à bout de bras avec toute l’empathie du monde.  

Au sein de la population générale, les appels de crise se font de plus en plus nombreux. Les gens perdent leur emploi, leur maison et cherchent désespérément de l’aide auprès des organismes sociocommunautaires afin de se reloger. Malheureusement, plusieurs se butent à une porte fermée, car ils ne sont pas assez «pauvres» et ne remplissent pas les critères d’admissibilité des ressources qui ont déjà une inquiétante liste d’attente. 

Source : Pixabay

Chez les aînés, c’est l’isolement qui frappe le plus. Depuis presque un an, ils sont coupés de leurs proches. Certains nous confient se laisser mourir, car l’espoir de sortir de la crise est inexistant. Dans certains cas, des couples sont séparés dès qu’un d’eux doit se faire hospitaliser, sans visite permise, car ils sont trop à risque de contracter la COVID-19. Pour les personnes en soins palliatifs, c’est une coupure sèche et définitive de leur famille lorsqu’ils contractent le virus. 

Les jeunes cherchent d’eux-mêmes des ressources psychosociales tellement le système est présentement engorgé, même les plus privilégiés qui peuvent se permettre des consultations au privé se heurtent à des listes d’attente interminables. Certains abandonnent l’école, d’autres ont des symptômes dépressifs et souffrent du manque de contacts sociaux. Des parents et des professeurs font appel à nous désespérés de voir leurs jeunes se replier sur eux-mêmes et tenir un discours des plus défaitiste. Ils nous partagent avoir le sentiment que toute une génération sera sacrifiée. 

Il y a aussi les personnes immunosupprimées hautement à risque de voir leur situation se compliquer s’ils sont exposés à la COVID-19, mais à qui on refuse l’aide financière gouvernementale, car ils n’entrent encore une fois pas dans les critères de la PCRE. Les fonctionnaires se lancent la balle, les citoyens restent sans réponse, les organismes essaient de resserrer les mailles d’un filet social confronté à de nombreux trous de services. Les clivages se creusent, la colère monte et l’espoir aux couleurs de l’arc-en-ciel de mars 2020 laisse place à un cynisme généralisé qui s’installe dans la grisaille hivernale. 

Une société figée dans l’incertitude 

En période de latence dans un épais brouillard d’incertitude, il devient difficile de s’imaginer quelconque issue. Le prix du panier d’épicerie monte pendant que le garde-manger de plusieurs personnes se vide. On demande aux travailleurs essentiels de continuer à donner leur maximum, pendant que d’autres pour qui c’est essentiel de travailler ne peuvent plus légalement le faire. En pleine deuxième vague, on a à peine le temps de sortir la tête de l’eau pour prendre une autre inspiration avant la prochaine. 

Dans une société plus polarisée que jamais, on ne peut souhaiter qu’après s’être réveillé de ce cauchemar dystopique pourtant bien réel, d’en ressortir plus résilient, plus humain, plus uni que jamais. Nous espérons que le travail acharné (en coulisse) des acteurs sociaux portera ses fruits pour les générations futures.   

On aimerait tant vous dire que ça va bien aller, que ces enjeux sont provisoires, que la vie reprendra son cours au printemps. On aimerait vous donner des réponses et vous soutenir davantage. À vous tous qui nous confiez vos angoisses et vos pensées les plus sombres; parfois, tout ce que nous pouvons vous offrir, c’est notre présence rassurante et notre écoute, comme une couverture chaude que nous partageons avec vous le temps d’un appel ou d’une rencontre. 

Vous avez besoin d’aide? 

Info-social: 811 option2 

Ressources sociocommunautaires: 211 

Ligne de prévention du suicide: 1-866 APPELLE 

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