Les fameuses sciences des « humanités »

Edito-Campus-Vanessa_Racine-Les_fameuses_sciences_des_humanites-5_mars_2015_2-credit_Francois_Laflamme_(etudiant).pdf« Vendeuse surqualifiée cherche job en communication ». Six mots pour démontrer mon moral alors que je feuilletais le répertoire des cours pour la maîtrise que j’entreprendrai en septembre prochain, avec peu d’enthousiasme d’ailleurs, je l’avoue.

Par Vanessa Racine

Nous croyons que les études universitaires servent de tremplin vers un avenir professionnel épanouissant et à la hauteur de nos capacités d’universitaires. Cette douce vision attire, mais ce n’est pas pour tout le monde, comme l’indique une étude de Statistique Canada parue en 2014.

La surqualification, un phénomène bien présent

La surqualification, c’est ce phénomène où le niveau de formation d’un individu dépasse celui qui est normalement requis pour l’emploi occupé. En effet, la surqualification a subi une forte tendance à la hausse au cours des vingt dernières années et est devenue, pour tous les acteurs de la vie économique et sociale, un enjeu de premier ordre. En vue d’illustrer le phénomène, l’étude estime qu’un diplômé universitaire sur cinq de 25 à 34 ans, soit 18 %, serait surqualifié pour l’emploi qu’il occupe.

Par contre, il ne s’agit pas d’un phénomène qui serait partagé sur l’ensemble des diplômés universitaires. En effet, on constate sans grande surprise que la proportion est d’autant plus grande chez les diplômés en sciences humaines et sociales (communication, lettres et arts, histoire, etc.). Je vous épargne les chiffres, mais ça flirte avec les 35 %. J’ai tapé dans le mille!

L’incompatibilité avec le marché

La relative incompatibilité des arts et « humanités » avec le marché de l’emploi ne date pas d’hier. Et comme plusieurs de mes collègues, je vis assez bien avec mes aspirations, si floues soient-elles, ainsi qu’avec le fait d’appréhender pour l’instant mon éducation universitaire comme une fin en soi. Tôt ou tard, ça « débouchera ». Ou pas. Ainsi va la vie. D’ailleurs, la société nous incite à croire que nous n’avons pas fait le bon choix, du moins pas le choix « optimal ». Il apparaît alors inévitable de renoncer humblement à faire une entrée fracassante sur le marché du travail.

Mais, il y a quelque chose qui fâche ici. Vous savez, ce semi-mépris, à la limite de la pitié, qui s’affiche sur le visage des gens lorsque vous leur parlez de votre éventuelle maîtrise en science politique ou en arts visuels, ou de votre deuxième bac, en design ou en philosophie... Comme si tout ce qui ne cadrait pas dans le champ des professions administratives n’était au fond qu’une voie de garage.

Laissons de côté notre côté artistique

Oui, nous nous dirigeons vers une société qui ne pense à l’éducation seulement qu’en termes d’utilité économique. Ainsi, comprend-on, il serait plus avantageux aux formations de s’adapter aux marchés… que l’inverse! Mais que voulez-vous, à l’heure de l’efficacité, ça ne vaut pas grand-chose de former un intellectuel ou un artiste. Vaut mieux former un gestionnaire.

En effet, le projet de société dont nous semblons actuellement nous doter n’est que le reflet de notre obsession pour l’efficacité et la fonction. Nous vivons dans une culture du cadre moyen, où l’excellence se mesure en chiffres, en titres, en piscines creusées, en voyages et en voitures de luxe. En d’autres mots, une société de consommation où l’argent est roi.

Faut-il alors resserrer les conditions d’admission dans les programmes universitaires les plus touchés par la surqualification? Mieux diriger les jeunes en fonction des besoins du marché du travail? Difficile de le faire sans brimer la liberté de choix de chacun.

Le luxe de l’intellectualité

Nous assistons présentement dans la société à l’incrustation de l’idée selon laquelle la vie artistique doit autant que possible être repoussée dans les passe-temps. Qu'elle constitue un luxe.

Ce n’est pas un hasard si la surqualification ne touche pas uniformément l’ensemble de la population universitaire; les programmes en sciences humaines ne forment pas nécessairement des travailleurs, mais des esprits critiques avant tout.

Ainsi, le travailleur efficace saura se faire un brave gestionnaire de jour; et sa pensée, son talent artistique, il le cultivera dans ses temps libres. Il écrira des romans, bricolera des meubles, tiendra un blogue, peindra des toiles, peu importe. Tant qu’il le fasse à ses frais, en temps et en énergie. Après tout, quelle espèce d’utilité les idées peuvent-elles avoir, au cœur de la cité-marché?

Il ne reste donc qu’à sortir son complet-cravate ou ses bas de nylon, et à se dédier corps et âme à son travail.

Oui, doctorat en psychologie; dans un Walmart, s’il le faut.

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