Par Laurence Dudemaine 

Le 15 juin dernier, le Québec enregistrait son 13e féminicide en 6 mois. Au Canada, un féminicide est commis tous les deux jours et demi. À elles seules, ces données ont de quoi glacer le sang. Elles ne constituent toutefois que la pointe de l’iceberg des violences faites aux femmes. Cachée sous la surface, une menace guette une femme sur trois : les violences à caractère sexuel. 

Les féminicides ne sont ni l’aboutissement d’une «chicane de couple» ni le résultat d’une «perte de contrôle» lors d’un accès de colère. Un féminicide est la prise de pouvoir ultime sur une femme, lorsque les autres formes de violences — économique, verbale, physique, psychologique et sexuelle — ne suffisent plus à assouvir le besoin de contrôle du partenaire violent. 

L’impact de la pandémie 

Kelly Laramée, intervenante au CALACS Agression Estrie, identifie l’isolement de la victime par son conjoint comme l’un des premiers signes de violence. Or, avec le confinement, tout le monde a été isolé, ce qui a rendu les cas plus difficiles à déceler, explique-t-elle. Cet isolement a également facilité l’établissement de relations de confiance et de pouvoir entre les agresseurs et leur victime. 

À tout cela, il faut également ajouter que la situation économique de plusieurs est devenue précaire au cours de la dernière année et demie, et que les maisons d’hébergement débordaient. Plusieurs se sont alors retrouvées devant le choix suivant : vivre dans la rue ou avec leur agresseur. 

Si le confinement a permis aux conjoints violents de raffermir leur emprise, le déconfinement, lui, vient fragiliser ce contrôle. Les partenaires violents multiplient donc les agressions, afin de retrouver un sentiment de pouvoir sur leur victime, qui ont recommencé à sortir et voir leur famille, leurs amis et leurs collègues.  

Manque criant de ressources  

Face aux avertissements répétés de nombreux organismes et à la publication d’un rapport du comité d’experts sur l’accompagnement des victimes d’agressions sexuelles et de violence conjugale déposé en décembre 2020, Kelly Laramée déplore l’inaction du gouvernement qui, malgré ses promesses, n’a posé aucun geste significatif pour remédier à la situation. 

L’augmentation des cas de violence physique et sexuelle est si importante qu’il est arrivé au CALACS de se faire répondre, par les services policiers, que les dossiers de certaines femmes référées n’étaient pas urgents ou prioritaires, vu l’importance des violences faites aux enfants, confie l’intervenante, le cœur brisé.  

Il ne s’agit pas d’un simple ralentissement de services dû à la COVID, ajoute-t-elle. Le nombre de demandes dépasse simplement et largement l’offre de services. En plus de l’augmentation des demandes d’accompagnements et de suivis individuels, le CALACS a constaté une forte hausse des demandes de procédures judiciaires et de trousses médico-légales à la suite d’agressions sexuelles. 

Le besoin de services est criant pour les victimes, mais il l’est également pour les hommes qui commettent ces violences. Kelly Laramée explique que, au cours du cycle de la violence, plusieurs agresseurs promettent d’aller en thérapie. Pour elle, ces hommes ne font pas uniquement des promesses en l’air. Bien que ce soit peut-être inconscient ou dans un but de manipulation, ils nomment un réel besoin.  

Les réseaux d’exploitation sexuelle 

Les femmes de tout âge et de tout milieu sont à risque de subir une quelconque forme de violence au cours de leur vie, toutefois ce risque est particulièrement accru dans l’industrie de l’exploitation sexuelle. Au CALACS de l’Estrie, le projet Émeraude a été mis sur pied pour y répondre. 

S’agissant d’un sujet encore tabou, plusieurs féminicides et disparitions surviennent dans les réseaux de prostitution et passent sous silence, déplore l’intervenante. Les CALACS se réjouissent de la sortie du documentaire Pire idée de ma vie : sugar baby de Marie-Eve Tremblay par Radio-Canada sur cette réalité méconnue qu’ils tentent d’infiltrer pour entrer en contact avec ces jeunes femmes. 

Malheureusement, ils ne sont pas les seuls à tenter d’établir ce contact; les proxénètes également. De plus, avec la pandémie, leurs méthodes ont évolué très rapidement, m’explique l’intervenante. Avant, ils recrutaient dans la rue, près des écoles et des centres jeunesse; maintenant, ils sont surtout sur Facebook, Instagram, Tik Tok et les sites de rencontres, où tout se déroule dans l’ombre des messageries privées. 

On croit souvent que cela n’arrive qu’à Montréal, dit Kelly Laramée, mais c’est aussi une réalité à Sherbrooke, où la majorité des femmes rencontrées entrent dans le milieu vers l’âge de 13-14 ans. Pour elle, l’argument selon lequel la prostitution est un choix ne tient pas la route : il est impossible de faire un choix éclairé à cet âge. C’est plutôt le manque de choix et les promesses d’un avenir meilleur qui scellent leur destin. 

Une fois qu’elles sont embarquées, il devient alors très difficile pour elles de s’en sortir. Plusieurs victimes manquent d’éducation sur les relations homme-femme égalitaires ou sur les services offerts. D’autres présentent certaines vulnérabilités ou ont été exposées à de la violence par le passé. Enfin, certaines femmes n’ont pas les moyens de s’offrir l’essentiel et recourent alors à ce qu’elles connaissent le mieux : échanger des services sexuels pour être logées et nourries.  

Comment les proches peuvent-ils aider?  

Pour les proches qui soupçonnent une femme d’être sous l’emprise d’un conjoint violent ou d’un proxénète, l’intervenante dresse une mise en garde contre l’intervention non sollicitée. Aussi difficile que cela puisse paraître, il ne faut pas s’imposer puisqu’une victime confrontée peut culpabiliser et s’enfoncer dans le cycle. 

Il n’est pas rare qu’une victime sortie de force retourne auprès de son agresseur où elle subit les conséquences de son départ. À l’affirmation «Pourquoi tolères-tu ça? Tu ne mérites pas ça», Kelly suggère plutôt les invitations : «Je suis inquiet/inquiète pour toi, tu peux venir chez moi si tu veux. Il y a des ressources si tu en ressens le besoin.» 

Les services du CALACS 

Si cet article vous a remué, si vous avez besoin de parler ou de vous renseigner davantage sur le cycle de la violence conjugale ou toute autre forme de violence, vous pouvez en tout temps contacter le CALACS au (819) 563-9999. 

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