Les mots sont morts, vive les mots!

Par Félix Morin

Lorsquon parle de démocratie, il nest pratiquement pas possible de ne pas y inclure la liberté dexpression. Elle est plus ou moins grande en fonction de la place de cet enjeu au sein des différentes communautés démocratiques, mais elle reste présente. Or, à force d’être utilisés à bon ou mauvais escient, les mots se vident, perdent le sens qui leur était premier. Le slogan vole la sémantique et nous donne une coquille vide. Dans ce livre dirigé par Olivier Choinière, 26 lettres : abécédaire des mots en perte de sens, 26 auteurs se réunissent pour envoyer 26 lettres à une personne (publique ou privée) où ils injectent un sens nouveau aux mots qui en cherchent justement un.

Un tel type de livre est toujours, pour moi, dangereux à faire. Le nombre d’auteurs rend souvent les livres inégaux, imprécis et des fois même banals. Or, il y a quelque chose dans cet exercice qui rend la chose différente cette fois. Lorsqu’on lit ce livre, on est heureux. Oui, heureux de voir qu’on n’est pas les seuls à voir cette perte de sens chez certains mots : «progrès», «intellectuel», «gauche» ou «lucide».

En fait, Olivier Choinière ouvre le livre avec une lettre pour sa fille sur «Affaires (les vraies)». Dès le départ, le ton est lancé : «Ma crainte est que les mots n’aient plus aucun sens; qu’aux yeux de l’économie et de l’emploi, ils soient jugés improductifs ou trop coûteux, et qu’ils soient transformés en boîtes vides, prêtes à tout contenir sauf le sens». Il s’agit d’un combat à livrer contre une dérive mercantile qui ne met du sens dans les mots que lorsqu’il croit cela utile, voire rentable.

Ainsi de suite, on voit rouler les termes qui remplissent l’information quotidienne. Parfois, l’essai est trop éditorial et fini par réinjecter peu de sens au mot à la fin, ce qui est dommage et en même temps normal parce qu’il est difficile, seul, de construire le sens d’un mot alors que nous visons dans la société qui produit la saigné du sens.

Partout, il y a de petites perles. Magnifiques et raffinées, ces lettres sont la raison pour laquelle ce livre doit être lu. En effet, par exemple, lorsque Stéphane Crête pour le mot «Nouveau» nous demande, dans une optique presque spinoziste, de prendre le parti de l’«extase de la réalité» pour en «jouir intensément», il y a de quoi comme une voie tierce entre le conservatisme et le progressisme qui est intéressante à penser.

Voilà en quoi ce livre doit être lu et en quoi il fonctionne avec cette thématique de la démocratie. Si on veut une vraie démocratie, hors du régime des sophismes et des vendeurs de rêves morts, il faut des mots justes, précis et un travail sur le langage qui nous permet de comprendre ce qu’on nous dit. Cet ouvrage dépoussière 26 mots…il en manque donc beaucoup! Un livre à lire pour grossir cette liste.

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