Les tourments du livre québécois

Page 12 - edito - culture- credit voir.caCe 19 mai dernier, le milieu du livre québécois subissait un véritable bouleversement avec le rachat par la chaîne Renaud-Bray des magasins Archambault. Plus incontournable que jamais, Renaud-Bray s’apparente aujourd’hui à un véritable poids lourd du livre doté d’un statut lui permettant désormais d’affronter les géants du secteur comme Amazon. Mais qui se préoccupe finalement de cette inquiétante déclaration?

Par Benjamin LeBonniec

Certes, le monde de l’édition québécoise s’est interrogé et inquiété à la suite de cette annonce, notamment sur la question de la précarité des librairies indépendantes ou encore sur la valeur et la qualité des livres présentés. Mais qui détient les prérogatives nécessaires pour relayer politiquement ces interrogations? De Pierre-Karl Péladeau à Blaise Renaud (directeur général des librairies Renaud-Bray), personne ne s’intéresse à la question, pas même le libraire rebelle qui du haut de ses vingt-neuf ans n’est « guère sensible à l’écosystème québécois du livre ». L’annonce avait de quoi détonner alors que quelques jours plus tôt, notre ministre de la Culture et des Communications, Hélène David, annonçait fièrement la mise en place d’un plan d’action gouvernemental favorable non seulement aux libraires, mais également aux éditeurs, bibliothèques et auteurs. Ce véritable coup de force de la ministre démontre qu’elle s’attache à prendre la température du milieu en favorisant un processus de consultation, à l’heure où dans d’autres milieux on se retrouve dans un dialogue de sourds avec les milieux gouvernementaux.

Aussi, à l’heure d’aujourd’hui et malgré des difficultés apparentes, le secteur littéraire québécois ne se porte pas si mal alors qu’on assiste à une véritable éclosion de livres en provenance de la province dans les librairies françaises (Le Monde, 14 mai 2015). En 2006, l’Américain David Homel remarquait que le livre québécois n’était pas un « produit d’exportation », nos auteurs étant considérés comme « provinciaux ». Il y avait bien eu cet âge d’or de la littérature de chez nous de l’autre côté de l’Atlantique, de la Révolution tranquille jusqu’au milieu des années 1980, mais ces dernières années, l’aura de nos productions littéraires peinaient à s’étendre hors de nos frontières malgré quelques exceptions comme Dany Laferrière (membre de l’Académie française depuis 2013). Dans cette résurrection de la place des auteurs québécois dans le paysage littéraire francophone, un rôle majeur a été joué grâce à l’impulsion d’un regain éditorial au Québec avec la création ces dernières années de nombreuses maisons d’édition de qualité: Les Allusifs, Héliotrope, Le Quartanier, Somme-Toute, etc.

Alors, avec cette nouvelle acquisition d’un libraire déjà en quasi-monopole, il y a de quoi s’inquiéter quant au futur de nos livres malgré cette recrudescence du côté de Paris, signe tout de même de la qualité et de la richesse de nos auteurs et du français québécois. D’ailleurs, les éditions Somme-Toute annonçaient ces derniers jours qu’il se pourrait que nous ayons « des difficultés à trouver dans les magasins Renaud-Bray leurs ouvrages », notamment en raison du désaccord entre leur distributeur Diffusion Dimedia et l’incontournable réseau de librairies francophones. Aujourd’hui, avec cette nouvelle emprise de Renaud-Bray, il y a de quoi s’inquiéter pour la santé de notre littérature, bien que presque l’ensemble de la classe politique salue l’achat d’Archambault. Nous, passionnés de littérature, amoureux des livres et de la langue française, artistes, libraires, éditeurs et même journalistes culturels, devons nous insurger de cette démagogie complaisante au sein du milieu des affaires. Du fric, du fric toujours du fric! Mais qu’en est-il de la valeur de nos créations littéraires et de nos écrivains? La question du prix unique mérite-t-elle d’être proposée de nouveau?

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