L’esclavage au service du sport : la face cachée du Mondial de football

Par Julia Poulin

En 2010, les membres du comité de la Fédération internationale des associations de football (FIFA) arrêtaient leur choix sur le Qatar comme pays hôte de la Coupe du monde de football qui se tiendra à l’automne 2022. Cette décision clivante sema la polémique et engendra de vives critiques à l’égard de l’Émirat. Profil type de l’(im)parfait organisateur de la Coupe. 

La majeure partie de la péninsule qatarienne est une plaine stérile recouverte de sable où le thermomètre varie entre 40 et 50 degrés Celsius en été. Déjà, on s’imagine mal comment des athlètes pourraient livrer des performances explosives affectés par de telles conditions, sans dire que l’idée de surfaces gazonnées verdoyantes ne colle pas avec le climat désertique. De surcroît, l’Émirat qui a déposé ce projet entériné par la superstar du ballon rond Zinedine Zidane a été montré du doigt quant au respect des conditions de travail des migrants sur les chantiers de construction indispensables à l’accueil du Mondial. Cette dernière problématique est d’autant plus inquiétante face à l’affluence des migrants ouvriers qui représentent à eux seuls 94 % de la main-d’œuvre totale du pays.

En réponse à ces dénonciations, les dignitaires qatariens ont promis des réformes sur la question des travailleurs migrants en mai 2014. Ils ont aussi assuré une coupe du monde exemplaire à la FIFA : des installations sportives modernes, des hôtels luxueux et des projets d’infrastructures grandioses à l’image de la pétromonarchie du golfe qui aspire au prestige en investissant pas moins de 200 milliards de dollars pour l’occasion. Indubitablement, ces deux objectifs ne semblent pas avoir progressé à l’unisson. En effet, dans un rapport de mai 2015, Amnistie Internationale nous informait de l’immense précarité des travailleurs migrants confrontés à plusieurs types d’abus dans le cadre de la préparation du Mondial de 2022.

La réalité choquante des travailleurs migrants

À l’heure où le Qatar se prépare à accueillir la Coupe, le développement des infrastructures bat son plein et la demande en ouvriers de bâtiment explose. Pour pallier celle-ci, des agences de recrutement engagent à l’étranger en faisant bien souvent de fausses promesses aux travailleurs principalement originaires du Pakistan, de l’Inde et du Népal. Ceci étant, une fois arrivés en sol qatarien, les travailleurs doivent payer une taxe recelée aux agences et sont ensuite réduits à l’esclavage en raison de la législation applicable. À priori, leur seul statut de travailleur temporaire affecte les migrants qui n’ont pas accès à la protection sociale. À cette précarité de base s’ajoute la dépendance légale du travailleur envers son employeur en vertu de la Loi sur le parrainage (la Kafala) qui assujettit tous les travailleurs étrangers au système de parrainage, les exposant à différentes formes d’exploitation et d’abus.

En effet, les employeurs sont autorisés par la loi à empêcher leurs employés de changer de travail ou de quitter le Qatar. Le renouvellement du permis de séjour est aussi tributaire du bon vouloir de l’employeur tout comme le permis de sortie du territoire qui permet aux employés de rentrer chez eux pour leur congé annuel. En outre, la pratique certes illégale, mais largement répandue (chez 90 % des travailleurs) de confisquer le passeport de l’employé empêche ce dernier de sortir du site de construction sous peine d’emprisonnement, d’amende ou de déportation. Ce facteur aggravant de vulnérabilité donne ainsi lieu à de nombreuses atteintes aux droits des travailleurs migrants qui, psychologiquement dominés, n’ont d’autres choix que de se plier aux exigences des employeurs dans l’espoir d’une maigre contrepartie salariale. À cet égard, une autre forme d’exploitation dénoncée par Amnistie Internationale est la pratique courante de payer les employés en retard, de les payer moins que ce qu’il était prévu ou encore de ne jamais les payer.

De sévères lacunes en matière de santé et de sécurité

Pour ce qui est des conditions de santé et de sécurité, le Rapporteur spécial sur les droits de l’homme des migrants au Qatar dénonçait une situation tout aussi alarmante dans le rapport de 2014. La loi qatarienne de 2004 sur le travail ne prévoit pas de salaire minimum et nie aux travailleurs migrants le droit de se regrouper en association. Au niveau sanitaire, les employés des zones industrielles vivent dans des habitations insalubres et surpeuplées. La plupart n’ont pas de carte d’identité avec eux et ne peuvent se prémunir d’une carte de santé leur permettant d’avoir accès à des soins dans les hôpitaux locaux. De plus, le nombre préoccupant d’accidents sur les sites de construction conjugué aux lacunes flagrantes en matière de normes de sécurité engendrent la mort de plusieurs travailleurs. Malgré les nombreux témoignages relatant cette situation, les autorités qatariennes n’ont mis en place aucun système qui comptabilise ces décès et accidents au travail. On dénonce aussi le faible nombre d’inspecteurs pour contrôler la légalité des conditions de travail sur les centaines de chantiers en activité. Dès lors, la possibilité d’entreprendre un recours en justice ou de formuler une plainte afin d’avoir accès à une juste réparation pour les victimes d’exploitation est fatalement compromise.

De minces progrès à mi-chemin de la Coupe

En définitive, quelques récents changements ont vu le jour depuis, comme l’amendement à la Labour Law en février 2015 obligeant les employeurs à payer par transfert bancaire direct leurs employés sous peine d’amendes allant de 2000 à 6000 riyals (530 $US à 1590 $US). Malgré cette amélioration notable, tout n’est pas gagné pour les 1,5 million de travailleurs migrants au Qatar, chiffre qui sera appelé à croître avec l’effervescence économique du Mondial selon un rapport de mai 2015 d’Amnistie Internationale. Au rythme actuel, de sérieux doutes planent sur la volonté de l’Émirat de prendre des mesures significatives pour pallier les graves atteintes des droits qui sévissent actuellement sur les chantiers du pays. Certes, bien que pour les partisans le succès de la Coupe naîtra surtout des exploits sportifs de 2022, gageons que l’euphorie sera atténuée lorsque la face cachée de l’événement leur sera dévoilée.


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