L’infidélité au service de l’entente entre les peuples

Par Filiz Margarete Yildirim

Au commencement était le péché, ou autrement dit, l’avion. L’avion qui allait me déplanter dans un autre coin merveilleux de notre terre. Mais à quel prix? L’aller-retour Francfort-Montréal en tant que passager de la classe économique produit 2,173 tonnes de CO2, sachant que dans le meilleur des mondes, chaque individu aurait droit de produire 2,7 tonnes par année afin d’atteindre l’objectif de limiter à deux degrés le réchauffement planétaire d’ici 2100.

Par conséquent, on pourrait bel et bien me reprocher de nuire à la justice climatique, de découvrir la nature canadienne aux frais des générations suivantes pour lesquelles un Noël blanc, une « christ » de neige québécoise n’existerait que dans l’imaginaire.

Pour une fille qui est devenue végétarienne, qui n’a pas de permis de conduire, qui essaie d’éviter toute chose préjudiciable pour le climat dans la vie quotidienne, dans une logique de remédier au réchauffement climatique, aller voir le monde, le contempler, l’adorer est une contradiction insoluble, surtout s’il s’agit d’une tache de sol si éloignée comme le Canada.

Une fois arrivée ici, j’ai dû me rendre compte que la vie canadienne elle aussi ne sera pas toujours compatible avec mes convictions personnelles, ou bien que le combat entre les pôles opposés, visiter le Canada, expérimenter sa culture et rester fidèle à mes principes allait se poursuivre pendant mon séjour ici.

Cette lutte est particulièrement liée aux distances exorbitantes qui caractérisent ce vaste territoire appelé le Canada (également vrai pour le Québec). Si je veux me déplacer, je le fais presque exclusivement en voiture tandis qu’en Europe, par exemple, il est beaucoup plus facile de recourir aux transports communs qui représentent souvent la méthode la plus économique de voyager et dont le réseau est plus développé qu’ici.

Cela revient à dire qu’être écologique au Canada est aussi plus nuisible à mon portefeuille, car un ticket de bus coute plus qu’un covoiturage, particulièrement ceux dépassant le trajet Sherbrooke- Montréal. En conséquence, pour vraiment m’éloigner géographiquement de ma zone de confort, le transport en commun n’est pas mon premier choix pour ces raisons.

J’ai trouvé une sorte de compromis qui consiste à dire non à Vancouver, mais oui aux Laurentides, oui à Halifax en train, et d’économiser quelques sous sur autre chose (deux repas par jour sont bien suffisants…). Et puis, voir le monde nous permet de faire connaissance avec des cultures différentes, de tester nos limites personnelles, de devenir plus indépendants, de trouver notre place dans la vie.

Je considère voyager comme une contribution à la paix mondiale, car nous nous rapprochons, nous nous rencontrons. Dépasser des frontières géographiques, pour moi, veut également dire dépasser des frontières interpersonnelles. En tant que fille d’un continent qui a fait, qui a subi tellement de guerres au cours de son histoire à cause de la non-connaissance de ses voisins, je peux enfin vivre avec les remords que je ressens de temps en temps lorsque je suis sur la route.


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