L’intersectionnalité : un mouvement qui progresse peu à peu

Par Alexia LeBlanc

Raymonde Sultan, étudiante en science politique à l’Université de Sherbrooke, s’est entretenue avec Le Collectif afin de discuter de son projet de table ronde sur l’intersectionnalité, une initiative développée dans le cadre de son stage chez Dialogue + - Actions Interculturelles. Ce concept de plus en plus connu, mais encore flou pour certains, dénonce des injustices présentes dans notre société et ouvre la porte à de nombreux débats. Le but de cette table ronde était non seulement d’encourager le dialogue interculturel, mais de briser certains de ces tabous afin de favoriser un meilleur vivre-ensemble.

Qu’est-ce que l’intersectionnalité?

Tout d’abord, il s’agit d’un terme développé par les courants féministes, qui se sont concentrés sur la lutte contre le patriarcat, mais qui y ont ajouté un élément souvent oublié. En effet, certaines femmes, en plus de subir des injustices quant aux rapports homme/femme, subissaient d’autres oppressions qui venaient s’ajouter à celles issues de l’inégalité entre les deux sexes. Il s’agit donc d’un concept qui pousse encore plus loin le féminisme, puisqu’on y inclut les injustices propres à différents groupes de femmes. Parmi les grands noms de ce courant, on peut penser à Kimberlé Williams Crenshaw, qui a créé le concept, à Barbara Christian et à la Québécoise Danièle Kergoat.

Raymonde Sultan s’est donc intéressée au sujet et elle a choisi de bâtir son projet personnel autour de celui-ci : « À la base, je ne savais pas vraiment quoi faire. La session dernière, j’ai eu les cours ‘’Femmes et politique’’ et ‘’Groupes de pression et mouvements sociaux’’ et nous avons parlé de l’intersectionnalité. Le sujet m’a beaucoup intéressée parce qu’en tant que femme noire, cela m’a touchée personnellement, et en discutant du sujet avec mes amies, je me suis rendu compte que les opinions variaient beaucoup. » Elle a donc décidé de mélanger deux sujets importants pour elle, soit le féminisme et le rapprochement interculturel, et de créer un événement qui allait permettre d’en discuter.

Un concept critiqué

Comme l’expliquait Raymonde, il y a des différences d’opinion quand on parle d’intersectionnalité. Par exemple, pour l’étudiante, il s’agit d’un concept qui rejoint toutes les femmes (toutes peuvent être victimes de plusieurs discriminations), mais ça ne touche pas les hommes. En fait, même si les hommes peuvent eux aussi être victimes de beaucoup d’oppressions, le mouvement à la base a été créé dans la lutte contre le patriarcat. Il y a donc des questions qui se posent : est-ce représentatif si on exclut une partie de la population qui pourrait elle aussi être victime de nombreuses injustices? Il s’agit d’une des critiques fréquentes.

De plus, tout le monde a une interprétation différente de ce qu’est l’intersectionnalité. Par exemple, plusieurs personnes vont trouver le mouvement rassembleur, mais d’autres peuvent dire qu’il crée des divisions : « Dans le cours ‘’Femmes et politique’’ on devait faire un travail de réflexion en répondant à une question qui demandait si l’intersectionnalité divise. Est-ce que le concept divise les femmes au sein du mouvement féministe? Pour moi, non, mais pour certaines personnes, oui. Je trouve qu’il marque les différences et que c’est bien, mais pour d’autres, le concept éloigne le mouvement féministe de la source du problème, qui est le patriarcat. » Notre opinion sur le sujet se base donc sur notre interprétation personnelle. C’est d’ailleurs pourquoi il était important pour Raymonde d’ouvrir la discussion en demandant aux participants de donner leur avis quant à l’importance de ce mouvement selon eux.

Le déroulement de la soirée

L’événement avait lieu à l’Agora de l’Université de Sherbrooke le mercredi 15 mai dernier. Il y avait une animatrice par table, donc quatre en tout, et elles faisaient partie du Comité des femmes de l’AGEFLSH.

La soirée était aussi organisée autour de trois grandes questions. La première était : « pourquoi parlons-nous d’intersectionnalité et de féminisme? ». Les participantes ont pu discuter de l’importance, selon elles, du rapprochement interculturel. De plus, comme l’explique l’étudiante, « on a abordé toute la question de la double occultation qui voit la femme noire exclue dans le mouvement de lutte contre le racisme et de celui contre le sexisme. De là, on a longuement parlé du caractère inclusif ou exclusif de l’intersectionnalité. » L’activité a donc commencé en force en écoutant des opinions divergentes et en discutant du véritable objectif de ce type de féminisme.

La deuxième question : « l’intersectionnalité, est-ce uniquement une affaire de femmes racisées? » a fait l’unanimité assez rapidement. Selon le groupe, non, il ne s’agit pas que d’une affaire de femmes racisées et l’intersectionnalité touche également les femmes blanches. S’en est suivie une discussion fort enrichissante sur « le mouvement LGBTQ+ concernant les hommes, mais aussi dans les autres régions du monde. Nous avons également débattu sur la pyramide de priorités ailleurs qu’en Occident en matière de droits sociaux. » Bref, un dialogue proactif et intéressant.

Finalement, le dernier sujet portait sur « les enjeux actuels du féminisme intersectionnel ». Des questions importantes ont été soulevées, comme le port des signes religieux au Québec, les violences envers les femmes autochtones, le mouvement #SayHerName aux États-Unis et l’appropriation culturelle (s’il s’agit ou non d’un enjeu intersectionnel).

Un grand succès

L’objectif de Raymonde était de « mettre de l’avant les réalités différentes que vivent les personnes se trouvant à l’intersection de plusieurs discriminations » et elle considère qu’il a été atteint. Même s’il s’agit de sujets assez lourds et complexes, elle pense qu’il est important de pouvoir partager nos opinions et d’en apprendre davantage sur les nombreuses perceptions des autres, qui viennent enrichir notre pensée. L’événement a donc été une réussite puisque tout le monde se sentait à l’aise de s’exprimer et les discussions étaient fort intéressantes. Que l’on soit un adepte du mouvement ou non, le fait de parler des oppressions que peuvent subir plusieurs groupes de personnes est un premier pas vers une société plus juste et démocratique.

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