L’Orangeraie : le goût amer de la vengeance

Par Daniel Gaumond

Le 20 mars dernier, une bombe a explosé à l’Université de Sherbrooke, sur la scène du Centre culturel : la pièce de théâtre L’Orangeraie, adaptée du roman de Larry Tremblay et mise en scène par Claude Poissant, s’est produite de 20 h à 22 h, causant des dommages collatéraux et des cicatrices sur l’âme de son public. D’une force inégalable, cette coproduction du Théâtre Denise-Pelletier et du Théâtre du Trident nous propulse jusqu’au Moyen-Orient et nous ébranle autant par son intrigue que par sa philosophie.

Le sacrifice d’une famille

Dans un pays indéterminé où les conflits ne cessent de se multiplier, les bombes de tomber et la haine de grandir, Zahed, le père des frères jumeaux Aziz et Amed, fait face à un choix déchirant : il doit envoyer l’un de ses deux fils muni d’une ceinture d’explosifs de l’autre côté du versant de la montagne, où se situe la ville ennemie; mais lequel choisir pour ce sacrifice? Aziz étant gravement malade, son père ne considère pas sa vie comme une offrande valable envers Dieu, qui est déjà en train de la lui prendre, et choisit plutôt d’y envoyer l’autre jumeau en parfaite santé, Amed. Déchirée à l’idée de perdre à la fois ses deux fils, l’un par la maladie et l’autre par la guerre, leur mère Tamara manigance avec Amed pour qu’il troque sa place avec celle de son frère Aziz, offrant à ce dernier une mort plus digne que la longue agonie de ses souffrances. Ne sachant différencier ses enfants parfaitement identiques, Zahed remet ainsi la ceinture d’explosif à Aziz en le prenant pour Amed, alors que le jumeau survivant s’approprie le nom de son frère défunt pour compléter la mascarade; jusqu’au jour où la culpabilité de son imposture lui fera avouer tout à son père, qui le chassera du pays. Réfugié chez son oncle en Amérique, le jumeau Amed, désormais Aziz, deviendra plus tard un acteur de théâtre et fera la rencontre du metteur en scène Mikaël, ce jeune Occidental qui entend faire une pièce sur la guerre en prétendant connaître en quoi elle consiste réellement…

Une histoire universelle

Introduite par une discussion d’avant-pièce à 19 h 15 avec le professeur de littérature Bruno Lemieux, la production théâtrale se veut comme « un jardin d’Éden déchu, où le fruit sacré est non plus la pomme, mais l’orange ». Dans un décor terne, sobre et terreux, l’ambiance de la pièce inspire une certaine région du monde, le Proche ou Moyen-Orient, sans toutefois la nommer explicitement; cela évite d’y projeter nos propres préjugés, notre préconception d’un univers qui nous est pourtant inconnu. De cette manière, l’histoire de L’Orangeraie possède un caractère plus universel et s’apparente davantage à un conte qu’à une biographie fictive. C’est dans un réalisme magique que les thèmes de la vengeance, de la famille et de l’honneur sont abordés par l’entremise des personnages, qui narrent eux-mêmes les évènements, leurs déplacements et leurs émotions, en plus de dire leurs répliques. « Les personnages sont moins psychologiques que philosophiques ou métaphysiques, ils deviennent donc très ludiques », soutient Larry Tremblay, l’auteur du livre, dans une entrevue avec Nicolas Gendron que l’on peut lire dans le petit carnet remis avant la pièce. Finalement, la période de questions tenue après la représentation a permis l’échange entre le public et les acteurs sur leurs impressions à l’égard de la pièce, les uns témoignant d’une réception bouleversée, mais positive et les autres de leur grand respect pour le travail du metteur en scène.

Choc culturel

Regardant la pièce du haut de notre balcon de la même manière que l’Occident porte un regard sur l’Orient, nous manifestons une vive réaction de mépris et de confusion et nous nous insurgeons contre les évènements : comment ose-t-il sacrifier l’un de ses fils?  Pourtant, la vraie question qui devrait être posée est : comment osons-nous juger une situation que nous n’aurons jamais, au grand jamais, à subir dans notre vie? Cette pièce nous projette dans un univers qui fait rupture avec toutes nos valeurs fondamentales, mais qui existe pourtant dans le monde actuel. Lorsque la guerre ravage tout ce qu’ils ont bâti et emporte des proches avec elle, cette famille arabe s’appuie sur les piliers de l’honneur, de la religion et de la haine. Bien que cela échappe à notre entendement, le sacrifice du fils n’est pas perçu comme un acte de barbarisme, mais au contraire, comme un acte d’honneur, autant par le peuple que par le kamikaze lui-même. Il y a là, dans ce sacrifice de soi, une chose inconcevable aux adeptes de l’individualisme que nous sommes : faire passer le tout avant l’unité, le peuple avant l’individu, le « nous » avant le « je ». Offrir sa propre vie requiert un courage et un amour surdimensionnés à l’égard de son peuple et de Dieu. Paradoxalement, la religion est à la fois celle qui cause et celle qui sauve de la guerre. Si elle provoque et oriente les conflits, elle apaise aussi les cœurs blessés et leur fournit ce peu d’espoir qui leur permet de continuer. Mais les atrocités engendrées au nom de la religion nous portent à nous questionner sur la moralité de ce Dieu : « Et si Dieu était rempli de larmes rouges? », lance l’un des personnages, endeuillé par la mort d’un proche. Tant de violences, de sacrifices et d’enfances sont perdus en raison de la guerre. Mais cette perpétuelle histoire de vengeance entre ces deux villages ne s’arrêtera pas tant que la haine les alimentera. Cette pièce révèle le fondement même des conflits humains : lorsqu’il y a le « nous » contre les « autres », il y a l’idée que la vie d’un certain groupe se préserve au détriment de celle d’un autre. Ainsi, les crimes commis contre l’ennemi sont justifiés par le manque d’humanité de ce dernier. Lorsque Zahed clame que « nos ennemis sont des chiens aux visages d’hommes », il convainc les jumeaux de la légitimité de leur bataille.

Finalement, la conclusion de la pièce fait un beau pied de nez à l’Occident : elle dévoile ce metteur en scène québécois qui, n’ayant jamais connu la guerre, aspire à faire une pièce sur celle-ci. Acteur dans cette pièce, Amed lui fait réaliser à quel point il est facile de concevoir et de juger une situation de l’extérieur, sans toutefois en connaitre la réalité. Évoquant cette critique implicite, la pièce détourne l’attention de cette famille pour la diriger vers le public et lui faire revoir sa condescendance, ses préjugés et sa part de responsabilité. « Parce que ces guerres-là, on en est aussi responsables, d’une certaine façon », nous rappelle l’auteur dans la même entrevue du carnet…

Voilà comment la pièce L’Orangeraie a fait éclater les conceptions et les jugements de son public par la détonation de ses dialogues percutants, de ses personnages attachants et de sa sensibilité philosophiquement humaine.  En tournée jusqu’au 18 avril 2018, la production théâtrale est loin d’avoir fini de causer des dégâts… Mettez-vous à l’abri!


Crédit Photo @ Centre Culturel de l'UdeS

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