Usito, le grand dictionnaire du français vu du Québec

Par Gabriel Martin

Que vous arriviez fraichement à l’Université de Sherbrooke ou que vous fassiez désormais partie des meubles, peut-être ignorez-vous l’existence d’Usito… Encore trop peu connu, cet ouvrage électronique figure pourtant parmi les plus grands monuments intellectuels à avoir été réalisés dans la francophonie durant le dernier quart de siècle. Vous sentez sans doute mon emballement : ce petit chef-d’œuvre peut être utile à pratiquement toutes les personnes qui étudient au Québec, vous y compris.

Créé dans le giron de notre université, Usito est le plus récent des dictionnaires de langue française et il a été entièrement conçu au Québec. Au premier abord, Usito fait penser à une simple version modernisée du Petit Robert. Cependant, il se fixe une ambition plus large : comme l’indique la professeure Nadine Vincent, une de ses principales rédactrices, « Usito a pour mandat de décrire la norme du français écrit en usage au Québec ». Cette petite phrase d’apparence anodine dit tout.

Ceux, celles et ciels qui savent lire entre les lignes l’auront compris, Usito n’est ni un recueil de puristes ni un glossaire de taverne; par son mandat même, ce dictionnaire nous éloigne de l’infructueux débat entre « parler pointu » et « joual ». En fait, l’ouvrage parvient à transcender les tensions qui opposent parfois la norme (artificielle) et l’usage (réel), en optant pour une troisième voie : « Usito décrit la norme active, c’est-à-dire la norme réellement en usage, et non pas une norme fictive, inventée ou souhaitée », confirme Nadine Vincent.

Et comment cette norme réelle est-elle établie? « C’est en recensant tout ce qui se dit sur un emploi qu’on détermine s’il est critiqué ou non. » Ainsi, Usito indique systématiquement quels sens des quelque 60 000 mots qu’il décrit sont socialement considérés comme fautifs.

À titre d’exemple, le dictionnaire indique que selfie, bien qu’il soit accepté en France, est critiqué au Québec comme synonyme non standard d’égoportrait. Ce genre d’information est crucial dans le monde universitaire, où la maitrise de la norme écrite est souvent exigée. L’équipe d’Usito ne le dit pas, sans doute par humilité, mais il s’agit de la première fois qu’on étudie aussi précisément et rigoureusement le statut d’un si vaste ensemble de mots du français.

Mais décrire le français du Québec, n’est-ce pas s’enfermer dans une description coupée du reste de la francophonie, loin d’un vrai standard? Non. Le français québécois n’est pas uniquement constitué d’emplois propres au Québec, il inclut aussi des mots partagés avec les autres francophones comme plancher, château et astéroïde. De plus, on ne saurait trop insister : contrairement à une idée reçue, les spécificités du français québécois vont au-delà des emplois familiers comme char ou bébelle. Ainsi, des québécismes tels qu’urgentologue, ouaouaron et banc de neige sont tout à fait standards, et ils demeurent bien plus fréquents de ce côté de l’Atlantique que leurs équivalents de France, à savoir urgentiste, grenouille-taureau et congère. « Usito reflète ces distinctions », indique la chercheuse. « Ce dictionnaire est donc un miroir de notre langue, telle qu’on l’utilise ici, mais il prend le soin de faire le pont entre les usages. »

Votre curiosité est piquée? Rendez-vous au www.usito.com : l’accès est gratuit sur le campus!


Crédit Photo © Mikhail Pavstyuk

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