Par Judith Doré Morin

« À 18h, le soleil se couche comme à son habitude et laisse place à une toile obscure parsemée d’étoiles qui brillent bien au-delà des silhouettes rocheuses délimitant la zone urbaine. Sur les trottoirs, viandes et fritures remplacent fruits et légumes autour des marchandes. Les jeunes élèves ayant cours l’après-midi envahissent les véhicules de transport en commun pour retourner à leur maison. Il ne faut toutefois pas croire que chiens et coqs se taisent pour autant! Dans cette ville, le silence relève de l’utopie. »

De ma chambre, je peux entendre mes quatre cousines rire, crier, voire même monter et descendre l’escalier qui sépare notre logement du leur, tandis que la plus jeune doit se préparer pour l’école. De la cuisine, où je me réfugie dès mon réveil, je peux sentir le soleil s’élever tranquillement au-dessus des montagnes et réchauffer paisiblement les corps toujours endormis. De mon toit, je peux observer tout le quartier, voire même toute la ville une fois la nuit tombée et les rues illuminées.

Modernité et traditions

Fondée en 1540 par des colons espagnols, la ville d’Ayacucho constitue initialement une petite localité bourgeoise érigée en plein cœur d’une zone rurale. En 1940, sa population s’élève tout au plus à 20 000 individus. Les membres de la famille seigneuriale et les membres du pouvoir habitent le centre, tandis que les quartiers situés au nord et au sud accueillent des communautés vivant du commerce et de l’artisanat.

Au cours de la deuxième moitié du 20e siècle, la ville change radicalement. Le processus d’urbanisation s’accélère grâce à des politiques favorables émises par le gouvernement. Les communautés andines s’approprient le milieu urbain dans l’espoir d’améliorer leurs conditions de vie.  Ayacucho croît ainsi au même rythme que se créent de nouveaux quartiers périphériques. La présence du groupe terroriste le Sentier Lumineux ralentit toutefois la migration entre 1980 et 2000. Une fois les armes mises de côté, les expansions démographique et urbaine d’Ayacucho reprennent de la vitesse. Aujourd’hui, plus de 150 000 individus habitent cette ville où se mêlent modernité et traditions, de même que culture espagnole et culture quechua.

Espagnol et quechua

Dans ma maison, il y a deux chiens, trois chats, sept poules et neuf lapins. Il y a aussi ma grand-maman, que tout le monde appelle « Mamacha » et qui ne parle que quechua, quelques oncles et tantes, ainsi qu’une douzaine de cousines et de cousins. Et bien sûr, il y a ma mère, mon père, ma sœur et mon frère.

Ma mère a grandi en milieu rural, du côté de la forêt amazonienne. C’est là qu’elle s’est initiée au travail de la terre ainsi qu’à la cuisine, puisqu’elle devait préparer les repas pour ses dix frères et sœurs. Elle parle encore quechua avec sa mère, et enseigne avec fierté sa langue maternelle à ses enfants. Mon père provient quant à lui du milieu urbain, ayant été chauffeur de taxi à Miami durant sa jeunesse, puis à Lima. Il enseigne aujourd’hui l’anglais à l’université.

Voici donc à quoi ressemble mon chez-moi, celui situé à près de 6000 kilomètres d’ici, où je devrai bientôt retourner.

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