Mon cœur en saigne, un hymne au dévouement des enseignants

Noé Talbot (de son vrai nom Benjamin Piet) fait écho depuis quelques semaines auprès des enseignants du Québec avec Mon cœur en saigne. Un hymne qui expose la fatigue collective des enseignants et l’abandon de l’école publique au Québec faute de ressources plus adéquates. Il est lui-même prof de français au secondaire et a plutôt choisi de se consacrer à temps plein à la musique. Entrevue avec un auteur-compositeur-interprète prolifique pour mieux situer cette chanson avec le background du principal intéressé. 

 

Par Natalie Nguyen

 

Qu’est-ce qui vous a poussé à devenir prof de français au secondaire ? 

Lors de mon dernier cours de français du cégep, j’avais eu une prof géniale qui avait changé ma vision du français. Elle nous faisait faire des critiques de spectacles, d’albums ; ses méthodes pédagogiques étaient variées et elle avait même invité le chanteur des Vulgaires Machins (mon groupe favori au cégep) à venir nous parler de son parcours. Je me suis donc dit que j’irais faire une mineure en littérature pour améliorer mes textes et me forcer à me frotter à des œuvres plus classiques, puis au bout d’une année, j’avais l’impression d’avoir déjà fait le tour ; l’analyse littéraire, assez rébarbative, ne me plaisait pas. J’ai donc décidé de garder mes connaissances acquises pendant ma mineure et de transférer d’un baccalauréat en littérature à un baccalauréat en enseignement du français au secondaire. 

 

Est-ce que le fait de faire carrière comme auteur-compositeur-interprète est une décision pour votre propre bonheur, bien-être, épanouissement personnel en réponse à cette crise qui sévit dans les écoles publiques qui ne vous donne pas les moyens d’enseigner d’une façon plus humaine ? 

Depuis que j’ai découvert l’enseignement, j’ai toujours voulu faire les deux ; la musique et l’enseignement. Comme je l’ai déjà dit, l’enseignement n’était pas un « plan B », mais un plan complémentaire. Cependant, j’ai envie de bien faire les choses. 

La première chose qu’il faut saisir, c’est que pour être enseignant, il faut y consacrer sa vie. On agit avec des humains qui ont confiance en nous. Tous les soirs, les jeunes sont dans nos pensées, les conflits qu’on a eus dans la journée ou bien les activités qui s’en viennent, les petites choses qu’on promet d’aller écouter ou regarder, pour créer un lien avec l’élève. Un bon enseignant veut se renouveler, rester à jour en pédagogie, prendre le temps pour chaque individu parce qu’il sait l’impact qu’il peut avoir dans la vie du jeune. 

Pendant deux ans, j’ai tenté de faire les deux en même temps : enseigner et faire de la musique. Une fin de semaine sur deux, j’étais en tournée à l’autre bout du Québec, je m’absentais une semaine pour aller faire des spectacles en Europe, puis j’étais de retour le lundi suivant à 8 h du matin pour enseigner. Puis, je me suis rendu compte que je ne pouvais pas faire les deux. Je ne pouvais pas donner mon 100 % à des jeunes dans les conditions actuelles du système d’éducation. Je pense peut-être un jour recommencer à enseigner, mais pas dans le système actuel et pas avec ce qu’il demande humainement. En ce moment, je fais du bénévolat en enseignement du français au secondaire (du moins avant la pandémie) à la Maison de Jonathan, un organisme qui vient en aide aux jeunes qui ont besoin d’une petite pause de l’école. J’ai encore de la créativité en stock, des rêves, l’envie d’accomplissements personnels et je ne serais pas honnête d’aller devant des jeunes en ayant envie qu’un jour sur trois parce que je suis débordé. 

Où vous situez-vous par rapport à la musique ? 

Pour l’art, on vit à une époque assez géniale. La musique est rendue accessible facilement, le nombre d’artistes excellents est incommensurable et nous avons une proximité assez particulière avec les artistes. Pour l’auditeur, c’est très bien, et comme c’est l’auditeur qui « consomme » la musique, c’est lui qui doit être satisfait au final. Si on ne cherchait pas à « satisfaire » l’auditeur, on jouerait simplement pour soi dans notre salon. 

En revanche, les gens écoutent de moins en moins d’albums en entier, ils sont à la recherche de « hits » et d’une connexion instantanée avec l’artiste. Il y a tant d’artistes bons que réussir à gagner sa vie avec la musique peut être une longue traversée du désert et il faut miser autant, voire plus, sur sa personnalité que sur la qualité de sa musique. Ceci dit, le passé avait aussi son lot de négatif. Je crois que je vis bien dans mon époque. Je me considère chanceux de vivre et connaître cette époque fascinante et particulière. Je peux m’enregistrer chez moi facilement, mélanger plusieurs genres de musiques, essayer des choses que je n’aurais jamais eu la chance d’expérimenter si j’étais né juste 20 ou 30 ans auparavant. J’essaie fort de ne pas vivre dans le passé et la plupart du temps, j’y arrive.

 

D’où tirez-vous vos inspirations pour les paroles de vos chansons ? 

De mon vécu. À 99 % je dirais. Je parle de ce que je connais. Tout le monde peut écrire une chanson d’amour sur le même sujet. Cependant, personne ne peut écrire sa vision d’une peine d’amour. 

 

Quelles sont vos influences musicales ? 

Je dirais que j’écoute un peu de n’importe quoi maintenant, mais que mes influences musicales les plus importantes restent Frank Turner (artiste folk anglais), Orelsan (artiste français pop/rap) et Les Vulgaires Machins (groupe punk québécois).

 

Qui forme majoritairement votre auditoire ?

Selon les statistiques, c’est 60 % d’hommes et 40 % de femmes au Québec et en Europe francophone qui ont entre 21 et 35 ans. Cependant, ma musique parle à des gens de tous les âges. 

 

Comment conciliez-vous le fait d’être dans autant de groupes ? 

Les projets, ça vient par vagues. Tout est une question d’organisation et d’efficacité. Plus on a de groupes, plus on devient efficace dans la composition, dans la gestion, etc. Je crois que la réponse à ta question est donc l’expérience et savoir faire plusieurs projets en amont en morcelant les tâches. 

 

Puisque vous empruntez un chemin professionnel différent, comment vos collègues enseignants vous perçoivent-ils ? 

Pour mes collègues, évidemment, avoir un enseignant qui passe à la radio et qui est toujours parti en tournée, c’était spécial. Ceci dit, je crois que les gens en général ne se rendent pas compte qu’on peut gagner sa vie de la musique, avoir fait 800 shows, sorti des dizaines d’albums et tout de même jouer devant environ 20 à 100 personnes par soir. En fait, pour eux, comme pour bien des gens, faire de la musique, c’est un monde parallèle. Il faut y passer du temps pour vraiment le comprendre. Je crois que mes collègues me voyaient plutôt comme un adulte qui ne veut pas grandir. Ceci dit, ils aimaient le vent de fraîcheur et le relativisme que j’apportais. Pour moi, un jeune qui se fout de son cours de français ne passe pas vraiment à côté de quelque chose s’il a des raisonnements cohérents et comprend sa situation derrière. C’est lorsqu’un jeune se sent désemparé et perdu qu’il devient « dangereux » pour lui-même. C’est ce regard que mes voyages et mes rencontres m’ont apporté qui, je crois, était pertinent pour mes collègues.

 

Pour écouter sa nouvelle chanson, c’est par ici.

Son nouvel album « Laisser le poste ouvert » est disponible partout ! Pour en faire l’écoute, c’est ici

La chanson L’essentiel justifierait qu’on écoute l’album en entier.  

 

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