Les films sportifs ont toujours sensiblement la même structure. Sans tous être des biographies, ils débutent souvent en observant la jeunesse de lathlète, ses sacrifices, son dévouement, sa chute à un moment de sa carrière, puis son relèvement et finalement sa consécration. Lexploit tant désiré survient habituellement vers la fin du film, puis cen est fini. On quitte la salle de cinéma avec une histoire glorieuse en tête, et on repense avec envie au talent de ces sportifs pour qui le dépassement de soi est un objectif quotidien. Nadia, Butterfly, le nouveau film de Pascal Plante (Les faux tatouages), sélectionné dans la triste édition annulée du plus récent Festival de Cannes, ne pourrait pas séloigner davantage de cet arc narratif. Et cest pour le mieux. 

Par Alexandre Leclerc 

L’après-carrière d’une athlète professionnelle 

Plutôt que de sintéresser à la carrière dune athlète, Plante se questionne plutôt sur son après-carrière, et ce que cela signifie pour un sportif professionnel de prendre sa retraite. On suit donc la nageuse Nadia (Katerine Savard), 23ans, qui est sur le point de prendre sa retraite après les prochains Jeux olympiques de Tokyo. Après une longue scène introductive où lon voit Nadia réaliser ses pires temps en entraînement, on plonge (pardonnez le jeu de mots) dans la dernière course en solo de lathlète olympique, qui se solde par une 4eplace décevante. Cette déception est palpable, tout comme une certaine morosité, un désir que tout se termine au plus vite. Il reste toutefois une course à relais, ultime chance de se racheter, ce quelle accomplit avec brio alors que léquipe canadienne décroche la 3eplace et mérite une première médaille depuis plusieurs années.  

Voilà donc cette consécration qui, dans un film traditionnel, constituerait lélément final, mais qui ici survient dans les 20premières minutes du film. On sent dentrée de jeu que le film sintéresse moins à ce haut fait darmes, et plus à ce que représente la fin dune carrière sportive. Nadia verse une larme sur la table de massage quelques instants après, mais on sent que ce nest pas une larme de bonheur. 

Nadia vit en quelque sorte un deuil, ou du moins en traverse les mêmes étapes (déni, colère, confusion, dépression, reconstruction, acceptation). Le tout, dans le microcosme que représente le village olympique, et donc entourée dathlètes qui partagent en théorie sa réalité, mais ne comprennent pas sa décision de se retirer à un si jeune âge (même pour une nageuse, dont le corps ne peut rapidement plus suivre la cadence au-delà de la vingtaine).  

Seuls ceux et celles qui ont véritablement vécu cette vie de sacrifices peuvent retransmettre ce mal de vivre, et cest pourquoi Plante a voulu dès le départ que ses rôles principaux soient interprétés par des athlètes professionnelles. La double médaillée Katerine Savard sest donc rapidement imposée comme un choix évident, tout comme son amie nageuse Ariane Mainville, qui interprète Marie-Pierre, la co-chambreuse de Nadia et, évidemment, sa meilleure amie (car avec qui dautre a-t-on le temps de tisser une amitié quavec ceux et celles que lon côtoie tous les jours?) Choisir des acteurs non professionnels est toujours une situation de «ça passe ou ça casse», et dans ce cas-ci, ça fonctionne totalement. 

Un néoréalisme frôlant le documentaire 

On explore donc cette particulière relation damitié, toujours avec en trame de fond lidée que Nadia vit sa dernière expérience olympique. Toujours dans ce réalisme qui rappelle le cinéma de John Cassavetes, on suit Nadia et Marie-Pierre qui, après une brève soirée entre nageurs canadiens, quittent pour faire la fête dans les boîtes de nuit de Tokyo. Il règne une certaine mélancolie dans cette virée, qui nest pas sans rappeler Lost in Translation (prenant lui aussi place au Japon, par ailleurs). À en voir ces films, on pourrait presque croire que se retrouver à lautre bout du monde provoque un certain mal-être chez ceux et celles qui sy rendent! Cette sortie sera loccasion pour Nadia, peu habituée à ce rythme de vie (comparativement à Marie-Pierre), de faire des expériences que la vie dathlète ne permet pas habituellement. Alcool, drogue et sexe seront donc au rendez-vous. 

Le concept et la réussite du film reposent sur deux éléments qui sont exécutés à perfection ici: une brillante interprétation et une réalisation hors pair. Savard, qui apparemment joue un personnage à lopposé de sa véritable personnalité, est tout simplement parfaite. Tout dans elle laisse transparaître un profond mal de vivre, une incertitude face à son avenir et une peur de linconnu. Marie-Pierre viendra-t-elle la voir même si elle ne fait plus de compétition? Est-ce que finir ses études dans la trentaine est vraiment envisageable? Tant de questionnements qui sont perceptibles à travers la sobre et touchante performance de Savard. Lamitié entre elle et Mainville, bien quelles jouent des personnages fictifs, se transpose à lécran avec une fluidité surprenante. Jimagine que la compétitivité, au cœur de leur mode de vie, aura fait delles dexcellentes actrices au passage. Peut-être auront-elles une après-carrière au cinéma, qui sait! 

Cest également le mouvement de la caméra, dans un univers franchement convaincant (bien que la pandémie ait placé le film dans une uchronie plus accentuée), qui nous convainc de la «véracité» du récit. On a pratiquement limpression de regarder un documentaire tant dans les reconstitutions des compétitions que dans une orgie olympienne dont on a tant entendu parler. Cette approche nous donne un aperçu de ce quest la vie dans la bulle du village olympique (car, après tout, Savard et Mainville sont bien placées pour la connaître), mais également des impacts dune vie de sacrifices pour ces athlètes. On aurait pu faire ce film de multiples façons, mais on se réjouit de lapproche de Plante, qui nous fait véritablement sentir lauthenticité des situations. 

L’un des meilleurs films québécois de l’année 

Nadia, Butterfly nest pas le typique film sportif. En fait, le sport y est presque accessoire, et on pourrait aisément transposer la réflexion sur le deuil et la peur de linconnu dans un film sur un artiste musical déchu, un acteur en fin de carrière ou tout simplement un travailleur mis à la retraite. Ce qui nous frappe peut-être un peu plus, par contre, cest quon a lhabitude de ce genre de récit, sorte de crise de la soixantaine, qui a tant de fois été portée à lécran. À 23ans et de notre point de vue, on sait que Nadia a la vie devant elle, et quelle finira par faire son deuil, ne serait-ce que par la ténacité dont font preuve les sportifs de haut niveau. Mais de son point de vue, elle qui na connu depuis lenfance que la natation, comment peut-elle le savoir? Jimagine quil ne lui reste plus quà plonger dans tout ce que la vie a dautre à lui offrir (jeu de mots assumé, cette fois). 

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