Naufrage, de Biz : Un homme dépourvu de repères, une douleur immesurable

Par Catherine Foisy

Publié en 2016 par la maison d’édition montréalaise Léméac, Naufrage abrite sous sa couverture rigide l’histoire de Frédérick, un fonctionnaire de 39 ans, dont l’existence est sur le point de changer du tout au tout. Fidèle à ses habitudes, l’auteur, Biz, fait usage de sa plume afin de traiter de problèmes sociaux. Naufrage, c’est une situation inhumaine, racontée de manière tout à fait humaine.

Frédérick et sa femme Marieke ont tout tenté. Malgré le diagnostic d’un médecin qui leur indiquait qu’ils étaient tous deux fertiles, mais simplement incompatibles, ceux-ci se sont accrochés et sont parvenus à réaliser leur plus grand rêve : avoir un enfant, ensemble. C’est donc au sein d’une famille remplie d’amour que le petit Nestor, flot âgé de tout juste un an, respire le parfait bonheur. Frédérick, narrateur de l’histoire, témoigne, tout au long du roman, de cet amour à travers ses paroles. « Notre famille était entrelacée en un triangle amoureux parfaitement équilatéral. »

La vie de Frédérick bascule lorsqu’il perd son emploi d’analyste en statistiques. « J’avais le canon de l’austérité appuyé sur la tempe. Le hamster de la panique courait dans ma tête. Qu’est-ce que j’allais faire? À quarante ans, j’étais trop jeune pour prendre ma retraite et trop vieux pour me réorienter. » Il est muté au Service des Archives. Là, c’est la cacophonie. « La folie, ce n’est pas de hurler durant un incendie, mais d’agir normalement alors que la maison brûle. » Frédérick a l’impression que personne ne travaille, que tous sont en vacances. Il tente d’obtenir son code d’ordinateur, pour pouvoir commencer à travailler, mais le service informatique, en grande coupure lui aussi, est plongé dans un chaos incessant. Tous n’ont pas la chance de l’ancien analyste, plusieurs franchissent la porte de l’établissement gouvernemental pour la dernière fois. L’Austérité frappe de plein fouet.

« À la fin de la journée, plusieurs personnes regagnaient leur auto avec une boîte et la tête basse. Pour la plupart contractuels, ils n’avaient même pas la chance d’être tablettés aux Archives. À la radio, l’animatrice du matin était en entrevue spéciale avec le gagnant d’une tasse que son équipe avait cachée dans la ville. À l’aide d’indices disséminés sur le site Facebook de l’émission par les extraordinaires recherchistes, l’auditeur avait pu mettre la main sur une magnifique tasse à café, qu’il pourrait utiliser en écoutant son émission préférée. Tout ce beau monde se congratulait. Pendant ce temps, des gens perdaient leur emploi. »

Au moins, il se console en rentrant à la maison pour profiter des piques-niques au parc en compagnie des deux angles du triangle équilatéral. Ça ne durera pas. Alors qu’il devait déposer Nestor à la garderie, il oublie son garçon dans la voiture, celle-ci garée en plein centre du stationnement sans végétation. Le soleil plombe. En terminant sa journée de travail, c’est un garçon inanimé qu’il retrouve sur le siège arrière. Tout bascule.

Peut-on aimer et faire mal en même temps? Si je me suis déjà posé cette question, ce livre me confirme que la réponse est oui. À travers une large gamme d’émotions, le personnage principal tente, au mieux de ses capacités, de tenir bon.

Est-il possible de pardonner l’inacceptable?

Membre du groupe de rap engagé Loco Locass, Biz en est à son quatrième roman. Le premier, Dérives  (2010) fait état de la dépression d’un jeune père de famille. Le second, La Chute de Sparte (2011), lui, traite du suicide d’un adolescent. Son troisième, et celui qui lui a valu le prix France-Québec en 2015, Mort-Terrain (2014), est un thriller d’horreur. On y raconte l’histoire de Wendigo, un mangeur de chair. Bien que plus léger et fantastique en apparence que ses autres romans, Biz traite très adroitement d’enjeux sociaux, politiques, économiques, et même, des Premières Nations.

L’univers du roman de Biz se caractérise par des descriptions de personnages riches, de faits historiques, mais surtout, par une adresse narrative bien particulière. Bien que le vocabulaire employé soit particulièrement soutenu, ses romans sont relativement faciles à lire. Si Biz a la réputation d’être un rappeur engagé, son univers littéraire l’est tout autant.guidedescasinosfrancais

Pour l’avalanche d’émotions que ce livre m’a fait vivre, je vous le recommande, sans hésitation.


Crédit photo © Archambault

Partager cette publication