Crédit photo © Vicky Tous les jours de ma vie

Par Guilhem Gosselin

         Pétrifié… j’écris ce mot et je ressens encore toute la douleur alors que je contemplais le blanc funeste de cette page où je savais avoir déposé mes derniers mots. J’oubliais la présence du petit garçon à mes côtés tant j’étais absorbé par ce rien devant moi. Ne comprenant guère ma confusion, il sut compatir en gardant le silence. Il semblait battre au même rythme que moi, suivre tous mes mouvements, suspendu à moi, comme moi je l’étais à l’angoisse qui m’étreignait.

         Mon carnet était orphelin de ses mots, et moi, orphelin de ma parole écrite…

         Je pris ma plume et l’approchai du papier pour tenter l’aventure d’un mot. Ma main tremblait et mon cœur s’agitait sans contrôle alors que la pointe de la plume griffait le papier, sans pourtant que l’encre n’y fasse son offrande.

         Je ne sais pas combien de temps je suis resté là, planté comme un bel abruti, à transpercer le carnet de mon désarroi, le regard vide. J’avais ce sentiment terrible qui m’empoignait la gorge, celui de s’être fait violemment déposséder. « J’ai perdu mon histoire, me répétais-je, une partie de moi n’est plus. » Cette impression était vive, trop vive à mon goût. « Mais comment se fait-il? »

         Mes souvenirs, mes amours, mes mots que je croyais immortels, rendus tels par le sacrement de la plume, eux que je croyais faits d’éternité, couverts de pourpre et prêts à défier le temps, n’étaient plus. Ne les savoir sanctifiés par l’écriture, ils me paraissaient incertains, vaporeux, sans consistance, louvoyant dans ma mémoire avant de fuir au loin comme s’ils n’avaient jamais existé.

         Que suis-je sans mes souvenirs? Que suis-je sans ces intimes témoins? Comment ferais-je pour survivre au temps?

         J’étais plongé dans un état où tout se consumait dans l’engouffrant brasier d’un désespoir sans limites. Et pourtant ce n’était que des mots, de simples mots, mais il y avait tant de moi dans ces derniers.

         « Monsieur, commença le petit garçon, vous avez échappé votre… » Au même moment, je me répétais la même litanie en tête et la coïncidence entre le début de sa phrase et la fin de la mienne donna une formule que je repris d’une voix inaudible : « Vous avez échappé votre histoire… » Je me retournai vers lui. « Tu as raison mon garçon, j’ai échappé mon histoire. » « Non monsieur, votre livre, vous avez échappé votre livre. » Il sauta de la roche et le ramassa avant de me le tendre. Je regardais mon carnet et un étrange sentiment me saisit. Il me dégoutait. C’était une tombe. Des pages et des pages de silence au pâle reflet de souvenirs. Et en même temps, il m’attirait, comme le visage d’un être cher.

         Je restais là, sans bouger, sans faire un geste pour le prendre. Le garçon se rassit à mes côtés et commença à le feuilleter. Je le regardais faire sans trop porter attention. J’étais dans cet état où tu es le spectateur de ta propre personne, comme si tu regardais un étranger, alors qu’il ne peut être que toi.

         « Ah! Monsieur, j’arrive à lire quelques mots. » Je crois que le jeune garçon s’était mis en tête de me délivrer de l’ensorcellement dans lequel j’étais. Je le regardais, mais ne l’écoutais qu’à moitié. Il s’approcha du carnet pour tenter d’en déchiffrer le contenu, les yeux plissés. Il était si proche, qu’une image me vint en tête. L’enfant semblait insuffler un souffle de vie au carnet, au corps moribond de mes souvenirs, comme s’il lui faisait le bouche-à-bouche. C’était absurde, mais l’image était forte, forte et drôle à la fois. Je me mis à rire et quelques larmes vinrent embuer mon regard.

         Ça ne prend souvent qu’un tout petit rien pour désamorcer un cycle d’envoutement. Cette image fut mon contre-sort. Ce ne sont que des mots après tout. N’empêche, encore maintenant le nœud dans l’estomac ne s’est dénoué qu’à moitié.

         « Elle était… entendis-je dire, elle était comme une nym… une nym… » Le petit garçon était vaillant, il tentait désespérément de ranimer une phrase. Il avait même trouvé une technique pour suppléer à la vue. Il passait son doigt sur le papier et grâce au sillon de la plume, il pouvait reconstituer un mot, lettre par lettre.

         « N-y-m-p-h-e… c’est quoi ce mot? » Moins abasourdi, je recouvrais tranquillement mes esprits. « Une nymphe, lui répondis-je, est une divinité censée habiter dans la nature, mais ça veut aussi dire une jolie fille. » Le garçon sursauta. Pétrifié comme je l’étais, il m’avait laissé pour statue le temps de trouver remède à mon sort. Ce qu’il ne savait pas, c’est qu’il l’avait déjà trouvé. Je me portais mieux, certes, mais le sentiment de perte et d’abandon était encore là.

         « Allez, continue de déchiffrer, et avec les mots que tu trouveras, je tenterai de reconstituer l’histoire. C’est comme un jeu, d’accord, tu trouves les matériaux et moi je construis ensuite. Ça te va? » Sans hésitation il me fit signe que oui. Je devais prendre ça comme un jeu, question d’alléger mon cœur en deuil. « Choisis une page au hasard, trouve quelques mots et allons-y. »

         Nous restâmes ainsi, une heure ou deux je crois. Il me donnait les coordonnées géographiques et moi je lui décrivais le lieu indiqué, je partais à la quête de mes souvenirs et m’emportais en lui décrivant tel ou tel épisode. Mon discours recouvrait les mots perdus sur un papier devenu palimpseste. C’était un jeu après tout et nous perdîmes le fil du temps.

         « Mais qu’est-ce que tu fous ici? »

         Pris de stupeur, je mis un bras autour du petit garçon, instinctivement comme pour le protéger de cette intrusion étrangère qui nous fit sursauter tous deux.

         « Ça fait une heure que je te cherche! » L’homme s’approcha de nous d’un pas rageur. « Viens ici! On s’était donné rendez-vous mon p’tit gars, t’as oublié? » Le ton de l’homme n’exigeait aucune réponse. « Papa, commença le garçon, c’est parce que… » « Je veux rien savoir, coupa le père. Allez, viens avec moi. » Toujours sous la protection de mon bras, le petit ne bougeait pas, il semblait même s’y enfoncer un peu plus. L’homme s’approcha, mais avant qu’il n’arrive à notre hauteur, l’enfant sauta de la roche et se dirigea vers lui, penaud et frustré à la fois.

         « Il a besoin d’aide papa, il a perdu son… » « Qu’est-ce que je t’ai dit, je veux rien entendre, répliqua le père. » Ce dernier se tourna vers moi. « J’espère qu’il ne vous a pas importuné, me dit-il en guise d’excuse. » « Mais non, tout au contraire, lui répondis-je, nous avons même passé un très bon moment. » Je tentais d’éviter un peu de tracas au fils.

         L’homme me regarda quelques secondes, sans un mot. Le silence commençait à peser. « Bien, dit-il d’un ton sec. Au revoir monsieur. Allons-y p’tit gars, on rentre à la maison. » Il prit le bras de l’enfant et le força à le suivre. Le garçon se retourna et balbutia quelque chose, mais je ne compris qu’un mot, crayon.

         Le père devait avoir eu peur de perdre son enfant pour réagir ainsi, mais j’aurais dû apercevoir l’éclat dans son regard. Mais comment aurais-je pu anticiper ce qui allait arriver?


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