Comme une nymphe en souvenir : Chapitre 4 - De souffle et d’écume

Par Guilhem Gosselin

J’étais dans un ailleurs de pensée aux doux parfums de nostalgie quand cette voix, cette infâme voix retentit dans mes oreilles et combien plus forte encore dans mon esprit qui baignait dans une poésie de souvenirs. Je la maudissais, cette voix.

L’alcool et l’herbe que j’avais pris durent amplifier l’effet de cette odieuse intrusion dans mon petit monde de solitude puisque ma vision se troubla d’un coup, mes pauvres poils se hérissèrent et je hoquetai tant la surprise fut grande! « Hey! Qu’est-ce que tu fous ici? », entendis-je à nouveau. En me retournant, je crus reconnaitre la personne qui, gesticulant des bras, me tutoyait de son regard assassin.

Il continuait à vociférer, mais je ne l’entendais plus, je venais d’apercevoir la personne qui se cachait derrière lui. « Mais qu’est-ce qu’il fait ici? », m’étais-je dit. Je tentais de comprendre pourquoi il était là, de comprendre la situation, sans grand succès dus-je m’avouer alors. « Pourquoi est-il là? », me répétais-je. C’était la question du jour, faut croire. J’allais la formuler tout haut quand je reçus quelque chose au visage, c’était mon linge. « Habille-toi, vieux pervers! Dégage d’ici avant que j’appelle la police! » « Mais attendez, je ne comprends pas… » « Tais-toi, moi j’ai tout compris. Tu me dégoutes! » Ah, définitivement, je n’aimais pas son ton et surtout, je comprenais de moins en moins ce qui m’arrivait. Je tentais de balbutier une réponse pour me défendre, mais chaque fois que j’ouvrais la bouche, il me la fermait sans ambages, soit en me bousculant, soit en m’injuriant.

Enfin réussis-je à placer un mot, pour lui avouer le seul tort dont je me voyais fautif, l’intrusion dans sa propriété, question d’alléger l’atmosphère. Un silence terrible suivit mes paroles, comme si mon innocence venait de voler en éclats… le silence terrible du juge précédant la sentence sans appel, et plus les secondes s’égrenaient, plus je sentais que ça allait mal finir. La tension était telle que je n’osais faire un mouvement, elle commençait même à perler sur mon front.

Lorsque l’homme ouvrit la bouche, il se dégagea de ses paroles un calme inquiétant, quelque chose de terrible et de tranchant résonnait dans chacun des mots qu’il se plaisait à déclamer lentement. Une colère blanche, d’écume et de haine, éclairait son visage, non, plutôt une ire vengeresse, insatiable et vindicative criait à l’horizon de sa voix calme à s’y méprendre.

Le portrait qu’il faisait de moi était horrible, insoutenable. Comment pouvait-il penser ça de moi, je voulais juste me baigner dans ce petit lac, sans plus. Mais non, il me crucifiait de ses mots, sans tressaillir, un sourire mauvais aux lèvres tout en s’approchant lentement de moi. Il était juge et bourreau sans que l’ombre d’un doute n’effleure sa conscience. Une fermeté à rendre jaloux. Pilate le pusillanime.

Je n’avais qu’une chose à faire, dégager au plus vite. Je réussis tout de même à formuler quelques mots à l’intention du petit garçon. « Ce n’est pas du tout ce que tu crois, je suis désolé, il y a méprise! » Rien à faire, il n’arrêtait pas de pleurer, et ça me déchirait plus que tout.

Incapable de manger, incapable de rien faire je ne faisais que ressasser les événements de la journée. J’avais cette drôle d’impression d’avoir vécu justement plusieurs journées en une, tant elle était chargée. Elle avait pourtant si bien commencé.

Tout de même, l’effet s’estompa au fur et à mesure que les heures s’écoulaient, mais je n’ai pas réussi à fermer l’œil bien longtemps, et qui plus est, ma courte nuit fut bien tumultueuse. Pas étonnant. Mes rêves se disputaient entre ma petite Française et le père de l’enfant, entre un doux moment d’innocence et un terrible instant de souffrance, entre l’amour et la haine, finalement. Mais plus le rêve se développait, plus la confusion régnait. La dernière image me fit sursauter et après, incapable de me rendormir, en fait je n’essayai même pas.

Je la revoyais, cette chère amie, tout comme j’étais, assis sur le quai. Elle était devant moi, me tournant le dos, et ses cheveux noirs brillaient d’un bleu profond, mais voilà qu’en se retournant mes yeux rencontrèrent un tout autre visage que le sien. C’était celui du petit garçon, et quand il me reconnut, il s’avança lentement vers moi. Ses yeux étaient de marbre. Il ouvrit la bouche et j’entendis la voix du père, grave et sèche : « Qu’est-ce que tu fous ici? » Ah, c’en était trop! Il s’approchait toujours de moi, lui au corps de femme et tout d’un coup le paysage se métamorphosa. Le quai devint un banc d’accusé, le petit garçon était affublé d’une perruque blanche. Marteau à la main, il s’amusait à frapper sur mon carnet de cuir, et à chacun de ses coups, en écho répondait au fond de la salle un sanglot. En me retournant, je vis ma petite Française qui tressaillait. Je lui criais alors « Non, c’est une méprise! Arrête! » C’est à ce moment que je me réveillai brusquement. Je ne voulais plus me rendormir.

L’aurore commençait à peindre le ciel de son rouge vermeil quand je me décidai à partir. Il était encore tôt, mais je devais me changer les idées. Je pris mes affaires et partis marcher au mont Orford.

Le bruit de mes pas résonnait dans le silence matinal, les branches craquaient et les oiseaux commençaient bien timidement à dégourdir leur gorge. Je laissais vagabonder mon esprit au rythme de mes pas, ou l’inverse, mes pas au rythme de mes pensées, qu’importe, ça me calmait. Je repensais à tout ce qui s’était passé depuis deux jours : la découverte de mon journal, orphelin de confessions; la quête des souvenirs avec le petit garçon; la rencontre imaginée avec cette belle amie; et la tragique méprise.

Et sans m’en apercevoir, je me retrouvai dans la petite clairière, où tout commença. En m’approchant de la grosse pierre, je vis un petit crayon. Eh oui! Cela peut paraitre invraisemblable, mais c’est bien vrai. J’aime croire que c’est le petit garçon, en fait, je ne vois pas d’autres explications.

Assis sur la pierre, j’ouvris mon carnet à la première page et c’est là que je me mis à écrire, à réécrire, pour me souvenir, pour rêver encore. Je suis à l’heure déclinante des jours et je ne veux pas oublier, je veux vivre encore un peu, rêver.

Les souvenirs… fragiles esquifs sur l’écume du temps. Les rêves… pâles cierges dans le silence de la grève, phares aux prétentions d’infini dans la nuit de solitude tissent une mélodie aérienne et soufflent et soufflent d’écumes, royalement, sur cette âme noyée de mélancolie. Elle se laisse guider, emportée par une vague impression d’indécise grandeur à portée de main, sur cette mer en deuil qui vit tant d’étoiles mourir.

Je m’habille de rêves, oui, pour ne pas prendre froid, m’enveloppe de cette peau blanche et gracile, pour couvrir un cœur trop grand et fragile, qui semble battre plus fort qu’il se doit. Et lorsque le cygne noir dans l’émouvante envolée de son chant me couvrira de ses ailes, je rêverai encore. Jusqu’à mon dernier souffle, je rêverai, sans quoi je ne suis qu’un hôte sans éclat sur cette terre d’exil.


Crédit photo © 1zoom.me

Partager cette publication