Quand passion rime avec précarité

Par Benjamin Le Bonniec

Récemment, de Paris à Montréal, les médias faisaient état d’une réalité déconcertante, l’émergence d’une impression palpable chez un nombre croissant de travailleurs : le sentiment d’occuper un poste dénué de sens. Ces bullshit jobs engendrés par une fragmentation des tâches professionnelles seraient aujourd’hui vus comme une affliction propre à notre siècle qui tendrait à se généraliser. À l’opposé de ces destins tracés par un parcours universitaire aux dimensions carriéristes, d’autres ont fait le choix de la passion. C’est éminemment le cas des artistes et des travailleurs culturels, mais ceux-ci se voient alors confronter à une tout autre réalité : la précarité de leur situation financière et professionnelle.

Ils sont musiciens, écrivains, peintres ou acteurs. Ils travaillent comme pigiste ou comme travailleur autonome dans le milieu de l’édition, de la presse, dans l’événementiel ou dans la communication. Devant faire face à un destin paradoxal, ces passionnés, souvent compétents et diplômés, ont choisi de mettre en avant leur passion, leur créativité et un certain épanouissement professionnel au détriment d’une carrière plus formatée dans l’administration ou au sein d’une grosse entreprise. À l’heure où nos baby-boomers partent à la retraite, ces jeunes (et moins jeunes d’ailleurs) précaires du domaine culturel s’écartent des trajectoires battues par leurs ainés avec comme mot d’ordre de rester au plus proche de la valeur de leur travail.

Désireux de ne pas devenir des pantins du capitalisme perdus au milieu de la chaîne de production à enchaîner des tâches absurdes sans voir le bout, ils prennent le risque d’un niveau de vie inférieur pour bénéficier d’un environnement professionnel à la hauteur de ce qu’ils sont. Certains d’entre eux ont d’ailleurs connu la réalité du marché du travail comme c’est le cas de Richard (nom fictif), titulaire d’une maîtrise en administration des affaires, salarié d’une grosse compagnie pendant trois ans avant de se consacrer à un projet de coopérative artistique. « J’ai fait de grandes études et je suis arrivé sur le marché du travail avec plein d’ambition, mais je me suis finalement rendu compte que je n’étais qu’un maillon de la chaîne. Perdu au milieu d’un open space, je faisais un métier difficilement définissable sans comprendre véritablement ce que j’apportais. Le soir quand tu rentres chez toi, tu n’es pas comme l’artisan ou l’artiste, tu n’as rien apporté, rien créé, rien fabriqué. »

Dès lors, comme lui, beaucoup font le choix d’opter pour un quotidien plus proche de ce qu’ils aiment, choisissant une profession créative, artistique ou apportant une valeur effective et concrète au milieu culturel. Julie, musicienne, a également fait ce choix-là. « J’ai complété une maîtrise en biologie, mais une fois mon diplôme en poche, j’ai choisi de vivre de ma passion et non pas d’entrer dans un laboratoire où finalement j’aurais passé plus de temps à remplir des formulaires qu’à faire de la recherche. » Mais avec cette préférence de vie, il devient nécessaire de relâcher la contrainte monétaire, il s’agit donc de revoir sa façon de consommer afin d’optimiser sa marge de progression. Les calculs sont inévitables et bon nombre de ces précaires doivent alterner avec un travail dit alimentaire, non seulement pour subvenir à leurs besoins, mais surtout pour se donner les moyens de mener leur projet et de réaliser avec brio cette aspiration à l’autonomie.

Aussi, cette jeunesse inventive et créative ayant opté pour une vie battant au rythme de leurs aspirations artistiques et culturelles doit faire face à une réalité tout autre que celle connue dans le monde traditionnel du travail. Indépendant pour la plupart, cette fraction populationnelle travaille principalement de la maison, dans les cafés ou dans des lieux de foisonnement artistique, donc loin des contraintes hiérarchiques ou de calendrier. Ce mode de vie alternatif implique malgré tout une rigueur, mais pour la plupart d’entre eux, les contraintes sont aisées à supporter dès lorsque le travail est intéressant et que l’autonomie est maintenue. L’objectif affirmé par tous, peu importe les sacrifices, demeure dans l’épanouissement personnel, émotionnel, artistique et intellectuel, coûte que coûte pour que le défi de la passion puisse subsister.


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