Petite histoire de mots « fifi » et « fif »

Par Gabriel Martin

Depuis l’an passé, des affiches comportant l’indication « Arrête d’utiliser Fif comme une insulte » et signées « Les Fifs » sont placardées à différents endroits de l’Université de Sherbrooke. Ce message a suscité bien des interrogations dans la communauté étudiante. Comment l’interpréter?

« L’objectif est de décrier l’utilisation de “fif” pour signifier la faiblesse, la lâcheté ou d’autres insultes qui ne sont pas nécessairement dirigées contre les hommes gais, mais qui demeurent cependant stigmatisantes pour eux. », nous explique Alexandre Rainville, à la source des affiches. « Cette critique se double du désir de se réapproprier le mot “fif” et de le débarrasser grandement de sa connotation négative. », précise-t-il. Penchons-nous sur l’histoire du mot, afin de mieux contextualiser cette prise de position militante.

Ce n’est un secret pour personne, le mot « fif » provient tout simplement de « fifi », auquel on a simplement retranché le dernier son —en termes linguistiques on dira donc que « fif » est l’apocope de « fifi ».

Fait moins connu toutefois, le nom « fifi » n’était pas une insulte à l’origine. Au contraire, ce mot a d’abord été un hypocoristique, c’est-à-dire un terme d’affection. En France, il s’agissait autrefois d’une manière tendre de nommer un enfant : lorsqu’une mère parlait de « son fifi », elle parlait en fait de « son cher fils bien-aimé », sans aucune arrière-pensée.

Dans un sens très proche, le mot « fifi » était aussi utilisé auparavant en France pour désigner affectueusement de petits animaux de compagnie, comme des oiseaux, des lapins ou des chiens. Au Québec, quelques personnes associent toujours « fifi » (et son équivalent féminin « fifille ») à un surnom de chien générique, bien que « pitou » soit plus fréquent en ce sens. Ceux, celles et ciels qui arrivent à la fin de leur vingtaine s’en souviendront : durant les années 2000, l’organisme montréalais Gai-écoute (aujourd’hui Interligne) avait distribué des affiches sur lesquelles il était écrit « Fifi, c’est le nom d’un chien » dans diverses écoles secondaires du Québec. On cherchait manifestement à mettre de l’avant le sens vieillissant du mot « fifi » en vue de contrer ses emplois homophobes.

Comment le passage vers les sens négativement connotés s’est-il produit? Au Québec, le nom masculin « fifi » acquiert son sens péjoratif durant la première décennie du 20e siècle. On utilise alors le mot pour désigner un individu de genre masculin perçu comme efféminé, généralement en raison de son raffinement excessif, sa gestuelle, son apparence ou sa façon de parler. Selon un document repéré dans l’Index lexicologique québécois, le mot en question était utilisé pour désigner les jeunes hommes maniérés que des parents auraient trop choyés : « Fils de parents à l’aise, ou fils unique, toujours vêtu avec recherche, souvent avec afféterie, le “fifi” n’est, en effet, qu’un enfant gâté. » (L’Almanach de l’Action sociale catholique, 1923, p. 69). On aurait donc qualifié de « fifi » certains jeunes hommes dont les manières concordaient avec un certain stéréotype du « fils à son papa » ou du « fils à sa maman », d’où les glissements sémantiques subséquents.

Jusqu’aux années 1970, l’homosexualité masculine était une réalité tellement taboue au Québec que plusieurs personnes ignoraient jusqu’à son existence même. Ainsi, d’anciens extraits qui pourraient paraître homophobes versent en fait plutôt dans le sexisme —ou le genrisme pour être plus précis. La citation suivante l’illustre clairement : « nous avons envie de cracher de dédain en voyant un tas de “fifis” se complaire dans du travail de catin et des occupations d’efféminées. » (Le Monde ouvrier, 20 août 1932, p. 1) Il n’est probablement pas question d’hommes présumés homosexuels dans ce passage, mais bien plus vraisemblablement d’hommes qu’on estimait manquer de virilité, en cela qu’ils ne se conformaient pas, par leurs manières et actions, aux canons traditionnels de la masculinité.

Il semble que ce ne soit que quelques années après l’apparition des premiers emplois péjoratifs que le mot « fifi » commence à être employé pour désigner plus spécifiquement les hommes homosexuels. Une lettre datée du 11 février 1940, rédigée par le frère Marie-Victorin, illustre cet emploi du mot, associé à une réalité perçue comme pathologique : « les fifis complets ne sont pas rares [...] C’est une infirmité congénitale, et je crois bien inguérissable. » (Lettres biologiques, 2018, p. 170). Cet extrait reflète clairement le jugement négatif porté à l’époque par l’élite catholique sur l’homosexualité. La presse humoristique et la correspondance privée de la première moitié du siècle offrent nombre d’exemples du genre.

Il faut toutefois attendre la deuxième moitié du siècle pour voir les sens canadiens-français de « fifi » être enregistrés dans un ouvrage de référence : en 1957, le Dictionnaire général de la langue française au Canada de l’éditeur Louis-Alexandre Bélisle définit laconiquement le mot comme un synonyme de « homosexuel » et de « efféminé ». La présence de ces sens se généralise dans les sources lexicologiques québécoises à partir des années 1970.

En 2018, « fifi » est plus rarement entendu et est pratiquement supplanté par la forme « fif ». Comme sa forme longue, ce québécisme péjoratif désigne un homme homosexuel et est aussi employé comme une insulte pour désigner tout homme jugé maniéré, faible ou méprisable, sans égard à son orientation sexuelle. Encore plus couramment, « fif » a valeur d’adjectif et qualifie négativement toute chose ou tout homme qui ne répondrait pas à des critères d’appréciation plus ou moins subjectifs; fait intéressant, le terme n’est jamais employé par rapport à des femmes dans l’usage courant.

On le voit, le réseau sémantique de « fif » et « fifi » associe implicitement l’idée de mépris aux manifestations de virilités non traditionnelles. Sans taxer d’homophobie volontaire toute personne qui emploierait ces mots de manière péjorative, force est de reconnaître les amalgames pernicieux qu’ils entretiennent. Cela dit, le travail des militants, militantes pourrait bien contribuer à délester « fif » de certains sens et connotations, comme ils, elles et iels sont parvenus à le faire en partie avec « féministe », « gai » et « queer ».


Crédit Photo @ Alex Rainville

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