La peur de dire

Par Jonathan Asselin

On croit à tort qu’au Québec, la censure, c’est terminé depuis l’abolition de l’Index. Pourtant, rien n’est moins insidieux. Avant, on nous pointait clairement ce qui était interdit. « Tel roman est proscrit, car il corrompt les bonnes mœurs. » Aujourd’hui, ce n’est plus le clergé qui brime la liberté d’expression, ce sont les gens. Parfois même sans s’en rendre compte.

Vous avez sans doute entendu parler du procès contre l’humoriste Mike Ward au sujet d’une mauvaise blague faite à l’endroit du « petit Jérémy ». Peut-être vous souvenez-vous de la « pensée du jour » qu’avait publiée Jean-François Mercier en juillet 2015 et qui avait semé toute une controverse. Pas que ça : Mercier avait reçu plusieurs insultes et messages haineux en lien avec ce court texte un peu maladroit.

Loin de moi l’idée d’appuyer les propos de ces deux cas récents. A-t-on le droit de tenir de tels propos, même dans le contexte de l’humour? Je demeure indécis quant à la valeur morale de ceux-ci. Une autre question semble camouflée derrière tout ça, à laquelle il est impossible d’avoir une réponse : combien de fois l’autocensure a-t-elle évité de telles controverses? Je veux dire : combien de fois s’est-on tus alors qu’on avait quelque chose à dire? Impossible, comme j’ai dit, de connaître le nombre de fois. Mais je peux tenter de répondre à la question « Pourquoi ».

Il peut arriver qu’on choisisse de ne pas écrire sur un sujet pour diverses raisons. Parmi celles-là, on en trouve des bonnes : le respect de la vie privée, le manque de connaissance ou d’information. Par contre, il arrive trop souvent que les raisons qui nous freinent soient de nature craintive. On n’osera pas aborder des sujets tabous ou des sujets chauds, de peur de semer l’émoi, d’être mal compris ou plutôt de mal formuler sa pensée. Dans des cas comme celui-là, on choisirait de s’abstenir afin d’éviter les plausibles représailles. Au contraire, si l’on ose, on prend un certain risque en s’exposant. Si une blague passe bien à un souper de famille, ça ne veut pas dire pour autant qu’elle sera bien vue lors d’un spectacle.

Ça me rappelle une blague que j’ai faite et qui a choqué quelqu’un d’autre que la personne que la blague visait. Je raconte. Un jour, un ami était en retard. L’ami en question utilise une canne pour marcher. Il a une malformation au niveau d’une de ses jambes. Je ne me souviens plus comment la conversation en est arrivée à son sujet, mais son retard a fait surface. Alors j’ai suggéré : « Il a peut-être trébuché sur un chemin de fer et est resté coincé ». Je me fais tout de suite rabattre le clapet : « Ça se dit pas des choses comme ça, il a un handicap : on ne rigole pas des personnes handicapées. » Alors que j’expliquais pourquoi cette blague, certes douteuse, était tout à fait drôle, l’homme que nous attendions arrive et je lui lance la blague. Et il rit de bon cœur en m’assurant que c’est plutôt la faute des autobus.

Liberté d’expression pour tous? Absolument. Mais qu’a-t-on à gagner en laissant Richard Martineau et Éric Duhaime se prononcer sur une tonne de sujets qu’ils ne connaissent pas? « Un bon spectacle », vous me direz. « Pas que ça », je vous répondrai. En leur accordant le droit de parole, on s’assure de conserver le nôtre. C’est comme ça que ça marche. Mais surtout, je crois que des personnalités publiques comme ça en disent long sur notre société et qu’ils sont là d’abord et avant tout pour nous rappeler d’où nous venons, et pour nous motiver à nous rendre … plus loin. Mettons.


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