Quand philosopher devient un jeu d’enfant

Par Hélène Maillé

Qu’est-ce que l’amitié? À quoi servent une maman et un papa? En quoi les filles sont-elles différentes des garçons? C’est le genre de questions auxquelles réfléchissent de plus en plus les enfants au primaire. Si Michel Sasseville, professeur de philosophie à l’Université Laval, s’intéresse à la philosophie pour enfants depuis près de 30 ans, aujourd’hui, cette pratique demeure une initiative individuelle souvent prise par l’enseignant, parfois par l’établissement.

Dernièrement, l’équipe du Collectif a eu l’occasion d’en discuter avec Mathieu Gagnon, professeur à l’Université de Sherbrooke, instigateur du microprogramme de deuxième cycle en enseignement par la philosophie pour enfants et président de l’Association québécoise de la philosophie pour enfants. Portrait d’un phénomène en réelle expansion au Québec.

De la philo à 7 ans? Vraiment?

Ne vous y méprenez pas trop vite! Le but n’est pas d’enseigner la pensée de Socrate, Platon et compagnie, mais bien d’aider l’enfant à développer sa pensée et son jugement critique, à s’exprimer et à s’engager dans un dialogue qui se veut philosophique. Cela n’a donc rien à voir avec les cours que vous avez suivis au cégep. L’objectif n’est pas non plus de trouver la réponse absolue à une question épineuse.

« La philosophie pour enfants ne se veut pas un enseignement encyclopédique, mais bien une discussion comportant une démarche philosophique, explique Mathieu Gagnon. L’enseignant propose un point de départ en lien avec les intérêts des enfants, mais au final, ce sont eux qui décident quel tournant prendra le dialogue. On leur donne la parole et souvent, les enfants nous surprennent et nous émerveillent par leur capacité à réfléchir et à se positionner. »

Des retombées positives

Parce que non, il ne faut pas sous-estimer leur capacité à définir une problématique ou en identifier les conséquences, par exemple. Mathieu Gagnon définit la différence entre l’enseignement traditionnel et celui par la philosophie pour enfants comme un renversement de posture. Cette nuance peut vous sembler anodine. Or, il reste que la philosophie pour enfants a de réelles répercussions sur le développement cognitif, social, intellectuel et affectif.

Des études ont démontré que les élèves du primaire participant à un atelier philosophique ont plus de facilité en mathématiques et en français que d’autres n’y ayant pas pris part, parce qu’ils ont l’occasion d’y développer leur capacité à comprendre et résoudre des problèmes, faire des liens, analyser et user de logique. De même, dans leur quotidien, ces enfants accueillent mieux les critiques, ont une meilleure estime de soi et semblent avoir des relations interpersonnelles davantage orientées vers le respect, la tolérance et la diversité de points de vue.

Le microprogramme

La philosophie pour enfants gagne peu à peu du terrain dans les écoles québécoises. Des initiatives ont été entreprises dans les régions de Québec et de Saguenay, mais l’approche restait, jusqu’à tout récemment, inconnue en Estrie et dans la métropole. Mathieu Gagnon et ses confrères y ont identifié un réel besoin, raison pour laquelle un microprogramme a été mis sur pied. Le campus de Longueuil s’avérait également une ouverture vers le marché montréalais.

La formation, disponible depuis 2014, a été conçue afin d’outiller les enseignants qui souhaitent intégrer le dialogue philosophique dans les diverses sphères d’apprentissage et afin de les aider à développer leurs compétences concernant l’animation de ce type d’ateliers. Composé de trois activités pédagogiques de quatre crédits chacune, le microprogramme comporte également un volet pratique, en formant les étudiants de la même manière qu’ils enseigneront plus tard aux enfants, une des principales forces du programme, selon Mathieu Gagnon.

L’approche a aussi des impacts positifs sur les futurs enseignants. Quand on leur demande des rétroactions sur le contenu du cours, les étudiants affirment que ce dernier a changé leur vision du métier et a même parfois eu des conséquences sur leurs relations interpersonnelles et leur vie quotidienne.

Et les cours d’éthique dans tout ça?

Actuellement, le ministère impose une heure d’éthique et culture religieuse par semaine, du primaire jusqu’en 5e secondaire (sauf 3e secondaire). L’activité fait cependant l’objet de contestations à cause de l’amalgame entre éthique et religion, surtout dans la foulée des tensions religieuses qui jaillissent présentement dans la société.

Bien que la question quant à la pertinence des cours d’éthique au primaire et au secondaire reste épineuse, Mathieu Gagnon souligne que l’éthique est fondamentale parce qu’elle touche à toutes les sphères de la vie (politique, économique, etc.). La philosophie pour enfant pourrait alors servir de levier dans le dialogue interculturel et permettrait de cultiver le doute, sans tomber dans le débat ou la réflexion dogmatique. Pour emprunter les mots de M. Gagnon, « peut-on vraiment s’empêcher de réfléchir? »

Pour en savoir plus : Collection Dialoguer de la presse de l’Université Laval


Crédit photo © Josh Applegate

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