Et au pire, on se mariera

Par Gabrielle Beaudry

Entretien avec Léa Pool, Sophie Bienvenu et Jean-Simon Leduc

On dit qu’il est impossible d’oublier son premier amour. La première fois, c’est vertigineux, maladroit, parfois un peu naïf, mais surtout si vrai. Aucun adolescent n’y échappe. On se souvient tous de ce sentiment indescriptible d’avoir l’impression d’aimer comme personne n’a jamais aimé avant nous. D’aimer d’un amour démesuré, impossible à contenir. Aïcha ne fait pas exception à la règle. Pourtant, cette jeune fille est tout sauf une adolescente ordinaire. 

Et au pire, on se mariera, roman de Sophie Bienvenu maintenant devenu film, raconte l’histoire de cette fameuse Aïcha Saint-Pierre (Sophie Nélisse), une jeune adolescente de 14 ans dont la mère (Karine Vanasse) travaille d’innombrables heures pour subvenir à leurs besoins tout en l’élevant du mieux qu’elle peut. Cette Aïcha est endeuillée suite au départ d’Hakim, son beau-père algérien qui l’aimait un peu trop, et erre à longueur de journée en patins à roues alignées à travers le Centre-Sud de Montréal. Sa vie bascule le jour où elle rencontre Baz (Jean-Simon Leduc), un jeune musicien à l’aube de la trentaine, un peu candide, mais surtout très naïf. Le livre et le film s’articulent autour du témoignage rétrospectif d’Aïcha, à celle qui semble être une travailleuse sociale, mais qui ne prendra d’ailleurs jamais la parole. À la fois terriblement attachante et haïssable, Aïcha nous entraine dans le labyrinthe qu’est l’histoire de sa courte vie. Il devient alors quasi impossible de départager le vrai du faux, la réalité du fantasme, les souvenirs des rêves.

Du livre au film

Véritable monologue d’A à Z, ce récit nous touche droit au cœur. Lorsque je demande à Sophie Bienvenu d’où lui est venue l’inspiration pour son premier roman, elle me répond en toute honnêteté : « J’avais beaucoup de choses à sortir a priori parce que rétrospectivement, je me suis rendu compte qu’il y a beaucoup de moi en Aïcha. » Ce livre est devenu un réel coup de cœur des adolescents québécois à sa parution, comme en témoigne bien sa nomination au Prix littéraire des collégiens en 2015.

C’est grâce à sa fille, adolescente à l’époque, que ce livre s’est retrouvé entre les mains de Léa Pool. Elle me confie qu’elles aiment s’échanger des livres pour ensuite en discuter et que cela constitue une certaine forme de communication privilégiée pour elles. « Ce qui est intéressant à propos du livre de Sophie, c’est qu’on avait des visions à la fois similaires sur les émotions qu’il nous a fait vivre, mais totalement différentes sur ce qui arrive réellement à Aïcha et aux autres personnages dans l’histoire. » La divergence d’opinions engendrée par le monologue complexe d’Aïcha fut l’étincelle de ce processus cinématographique pour Léa. « C’est extraordinaire de pouvoir traiter de ce flou dans un film. Ça permet de faire une histoire qui n’est pas linéaire. On peut donc déconstruire la narration, puis jouer entre le vrai et le faux. » Ultimement, c’est son amour profond pour le personnage d’Aïcha qui l’a poussée à communiquer avec Sophie pour porter le film à l’écran : « Je me reconnaissais chez elle dans plein de choses, son amour absolu pour quelqu’un, l’impossibilité de l’amour, les amours interdites… »

Une distribution sur mesure

Sophie Nélisse incarne le rôle le plus complexe de sa carrière à ce jour, selon Léa Pool, et ce, avec brio. Elle joue aussi bien les scènes douces d’amour fantasmé avec Baz que les scènes tumultueuses avec sa mère. Il s’agit d’ailleurs d’un premier rôle de mère pour Karine Vanasse, dont le premier rôle à l’écran remonte à Emporte-moi de Léa Pool (1998). Pour ce qui est de Baz, Jean-Simon Leduc, que l’on a vu dans 30 vies et dans L’amour au temps de la guerre civile, incarne l’un de ses premiers grands rôles au cinéma. Il affirme avoir trouvé plusieurs ressemblances entre son personnage et lui dès la première lecture du scénario : « J’habite dans Hochelaga, je suis un musicien, puis pour son loft, j’ai déjà habité dans ce genre d’endroit là, mais plus en mode commune. Pour ce qui est de sa personnalité, je pense aussi avoir une certaine candeur. » Par ailleurs, il mentionne s’être donné comme mission de « détruire les zones grises » qui entourent son personnage : « Je voulais qu’il soit attachant, malgré ses actions qui le trahissent parfois. »

Trouver le beau dans le brisé

Et au pire, on se mariera est tout sauf un conte de Cendrillon. Le ton des premières scènes nous fait vite oublier les possibilités de « happily ever after » pour Aïcha et son amour impossible. Pourtant, à travers ce destin tragique résultant d’une enfance brisée, quelques rayons de lumières transpercent. Difficile de ne pas s’émouvoir devant cette Aïcha dansant avec ses patins sur une musique arabe avec comme toile de fond le Stade olympique. Comme quoi parfois, un peu de beau jaillit du brisé.


Crédit Photo © K films Amérique

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