Pourquoi le féminisme en 2015?

Par Raphaëlle Paradis-Lavallée

À notre époque, on entend souvent que l’égalité des sexes est atteinte au Québec. Mais qu’en est-il vraiment? Regard sur la pertinence de la lutte féministe aujourd’hui.

Salut à toi, qui te dis: «Hein quoi? Féminisme? Quel anachronisme! Aujourd’hui, nous sommes égaux.» Autrement dit, pourquoi le féminisme en 2015? Parce que t’sais que les femmes québécoises ont maintenant le droit de posséder une maison, de divorcer, de voter, d’être élues. Mais savais-tu que, lorsque les féministes parlent de l’oppression des femmes, elles parlent d’abord et avant tout de pouvoir? Or, dans notre monde supposément égalitaire, le pouvoir appartient toujours en majorité aux hommes. À ce sujet, examinons les faits.

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  • En termes de pouvoir politique, les femmes continuent d’être minoritaires au Québec: elles ne représentent que 27,2% des députées, que 30,77 % des ministres (Assemblée nationale du Québec, 2014), que 17,3% des maires et que 32% des conseillers municipaux (Union des municipalités du Québec, 2013).

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  • Le pouvoir économique appartient toujours en majorité aux hommes: seules 30% des entreprises sont détenues par des femmes (Ministère de l’Industrie et du Commerce du Québec, 2000), leur revenu annuel moyen correspond à seulement 67% de celui des hommes (Secrétariat à la condition féminine, 2007), elles ne représentent que 19,8% des administrateurs de Conseils d’administration d’entreprises (Conseil du statut de la femme, 2014) et ne constituent que 7,73% des plus hauts dirigeants des 100 plus grandes entreprises québécoises cotées en Bourse (Les affaires, 2010).

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  • Le pouvoir judiciaire est également majoritairement masculin: seules 32% des juges à la Cour supérieure et 17% à la Cour d’appel (Barreau du Québec, 2011) sont des femmes, et elles ne représentent que 31,44% des juges au Québec dans des tribunaux fédéraux (Association du Barreau canadien, 2013).

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  • En ce qui concerne le pouvoir de la force, les femmes demeurent encore et toujours minoritaires: elles ne constituent que 21,7% des effectifs de la Sûreté du Québec (Sûreté du Québec, 2015) et que 30,98% de ceux du SPVM (Service de police de la Ville de Montréal, 2013).

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Ainsi donc, les femmes, qui composent la moitié de la population, sont loin de détenir la moitié du pouvoir. Or, lorsqu’un groupe détient de 65 à 100% du pouvoir que l’autre groupe doit subir, cette situation ne peut pas vraiment être qualifiée d’égalitaire.

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Alors tu te dis peut-être: «Mais si les lois n’empêchent pas les femmes d’aller en politique, de joindre les forces policières, de devenir juges ou de créer leur propre entreprise, rien ne les empêche d’y aller! Donc c’est leur faute si elles ne veulent pas.» En fait, c’est la structure sociale qui les en empêche. Cette question pourrait être discutée – et mériterait de l’être – dans des pages et des pages. Disons toutefois en quelques mots que la socialisation, l’apprentissage social selon le genre, crée des normes distinctes pour les hommes et les femmes et nous incite à agir conformément aux attentes liées à notre genre. Ainsi, les fillettes sont poussées dès leur plus tendre enfance à être douces, gentilles et tournées vers les besoins des autres, tandis que les garçons sont éduqués à foncer, à être leaders et plein d’assurance.

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D’une part, il s’agit d’un problème puisque les caractéristiques associées à la féminité (douceur, gentillesse, etc.) ne poussent pas du tout à la prise de pouvoir, alors que c’est le cas de celles liées à la masculinité (force, assurance, etc.). Comment les femmes pourraient-elles prendre le pouvoir, alors que le modèle qu’on leur présente mène à la soumission? D’autres part, les stéréotypes de genre contiennent une dimension normative qui peut mener à de la discrimination puisqu’on considère que les gens devraient ou ne devraient pas agir d’une façon spécifique selon leur genre (Bobbitt-Zeher, 2011). Si les membres d’un comité de sélection jugent qu’un emploi nécessite du leadership et de l’audace, des caractéristique typiquement associées au masculin, ils n’embaucheront probablement pas de femmes puisqu’elles ne correspondront pas à notre vision collective de ce qu’est une personne audacieuse et leader. Comment des individus pourraient-ils donner spontanément le pouvoir à une femme qui agirait de manière contraire aux stéréotypes, alors que son comportement les dérange et les choque?

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Il est donc nécessaire de lutter sur deux fronts. D’abord, amener les femmes à se voir elles-mêmes comme des leaders, autant capables d’assumer le pouvoir que les hommes afin qu’elles le prennent. Ensuite, amener la société, c’est-à-dire chacune et chacun d’entre nous, à considérer les femmes comme fortes et capables afin d’éliminer les stéréotypes et la discrimination qui font obstacles au pouvoir féminin. Alors peut-être te dis-tu: «C’est bin beau, mais comment on fait ça?» Bingo! C’est là toute la question et c’est pourquoi il nous faut le féminisme en 2015.


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