Profil psychologique d’un humoriste déjanté

Par Anabel Cossette Civitella

L’humour d’André Sauvé amène sans effort ses spectateurs à se regarder l’intérieur. Introspection garantie ou argent remis. Mais qu’en est-il du personnage lui-même ? Aurait-il besoin d’un coup de main thérapeutique quand il se torture de questionnements existentiels ? Le Collectif a développé sur la question.

Première impression : L’homme grand et mince aux cheveux fous frisés qui se présente devant nous a le « ça » en berne. Il se questionne sur la direction à prendre dans la vie. Lorsqu’il décrit son passé, on comprend qu’il a beaucoup voyagé, expérimenté de nombreux métiers, et se demande aujourd’hui où il en est. Le « ça », pour lui, c’est ce qu’on fait et ne fait pas. C’est l’hésitation devant le choix et là où on va même si, finalement, on ne prend pas de décision. Le «ça», c’est l’humain dans toute sa complexité.

Notes à moi-même : Ne pas confondre avec le « Ça » freudien qui décrit les pulsions sexuelles ou pulsions de mort. Le « Ça » de notre patient se présente différemment. À explorer lors d’une prochaine rencontre.

Remarque intéressante, à vérifier à la maison : Le patient nous rappelle que nos genoux ne plient que d’un sens. Il y voit le signe qu’on ne peut qu’avancer dans la vie, et pas reculer. Nous ne sommes pas dessinés – les humains – pour faire autre chose qu’avancer par en avant. À tester dans l’intimité, avant de lui en reparler.

Historique du patient : A fait de nombreuses thérapies toutes plus extravagantes les unes que les autres. Son vocabulaire est teinté de toutes ces interventions. Attention de ne pas répondre d’emblée comme si nous échangions avec un collègue.  

Trois motifs de consultation se démarquent chez ce patient:

  1. Il perçoit qu’il a en lui un « Autre », un côté sombre (une personnalité démoniaque?) qui   peut le trahir à tout instant. Par exemple, lorsque le patient approche d’un caniveau, il a peur d’y lancer ses clés. L’« Autre » serait à l’origine de cette pulsion subite qui le pousserait à commettre ce geste irréparable. Il nous demande avec insistance si c’est le genre de désir fou et irrépressible qui nous habite parfois. Par peur d’un contre-transfert, nous n’avons pas répondu à la demande du patient. Nous lui avons plutôt demandé « Qu’est-ce que ça change pour vous, si moi aussi je ressens l’urgent besoin de lancer mes clés dans le caniveau? ». Sans répondre, il a commencé à imiter l’antilope des prairies d’Afrique. À investiguer.

Note à moi-même : Se pourrait-il qu’il ait un trouble de la personnalité? Une tendance schizophrène ou encore paranoïaque?

  1. Lorsque le patient engage la conversation avec un interlocuteur, il a toujours en tête tellement de façons de répondre à une interrogation simple que cela entraîne des difficultés relationnelles. L’exemple qu’il nous donne est parlant. Si quelqu’un dit « As-tu vu le dernier Star Wars? », s’ouvrent dans son esprit au moins quatre options de réponse toutes plus insatisfaisantes les unes que les autres.  Les réponses « non » et « oui » n’en font pas partie. Selon ce qu’il nous dit, il doit s’allonger avec une compresse d’eau froide sur le front après chaque conversation.

Note à moi-même : Le patient a définitivement une pensée divergente (il digresse beaucoup lorsqu’il raconte ses histoires). Peut-être a-t-il un soupçon d’obsession-compulsion? À questionner une prochaine fois en lui demandant combien de fois par jour il vérifie s’il a lancé ses clés dans le caniveau.  

  1. Le patient prend une marche quotidienne. Au bout d’un moment, il veut rebrousser chemin. Inquiet d’avoir « l’air fou », plutôt que de simplement revenir sur ses pas, il fait semblant qu’il cherche son chemin. Il regarde les noms de rue, hésite, soupire de mécontentement, et revient à la maison d’un air mécontent en empruntant le trottoir du côté opposé (en faisant attention aux caniveaux). Cette forme très rare d’évitement du jugement de l’autre est particulièrement intrigante pour un humoriste qui gagne sa vie à raconter des blagues sur une scène.

Note à moi-même : Le patient aurait-il une petite tendance à la catastrophisation ? Voit-on là des relents d’anxiété (pourtant bien dissimulée)? Vérifier.

Conclusion de la séance : l’homme a surpassé le mitan de la vie (il a 53 ans). Il remarque que la vie ce n’est que : 1) survivre, 2) se reproduire. Et, qu’à travers ce passage obligé, on cherche, on se questionne. Le patient comprend tout, décortique tout, mais arrive-t-il à comprendre son propre parcours?

Prescription post-séance : Le patient doit continuer à se produire en spectacle. Sa tournée jusqu’en décembre 2019 sera sa thérapie.

Il a mis du temps pour comprendre ce qu’il voulait et ce qu’il faisait (il a été peintre en bâtiment, vendeur d’arrosoirs automatiques…) Mais aujourd’hui, il conclut que ses erreurs de parcours n’en sont pas. Les détours que l’on prend ne sont en fait que le chemin qu’on se trace. Il conclut avec ces paroles alambiquées : « Ça serait une erreur de penser que les erreurs que l’on fait sont des erreurs ». À investiguer.


Crédit Photo @ enspectacle.ca

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