Par Josiane Demers 

Le 1erfévrier 2020, la communauté internationale constatait le putsch militaire qui venait de secouer le Myanmar. Ce matin-là, l’armée birmane a repris le contrôle du pays, tout en procédant à l’arrestation de la femme d’État Aung San Suu Kyi et de son élite politique.  

Questionné sur les raisons de cette action, le professeur Serge Granger de l’Université de Sherbrooke soutient qu’il est plausible que « l’armée ait senti le pouvoir lui glisser entre les mains et ait voulu mettre un terme aux politiques jugées trop libérales pour la junte militaire »Aux dernières élections législatives birmanes du 8novembre 2020, madame Suu Kyi et la Ligue nationale pour la démocratie (LDN) se sont démarquées en obtenant 82% du scrutin, une humiliation pour la junte militaire. Il faut souligner que dans cette démocratie partielle, peu importe les résultats, le parti militaire détient tout de même le quart des sièges dans les deux chambres ainsi que des postes dans des ministères clés  

L’armée s’est justifiée en citant « d’énormes irrégularités » aux législatives et la possibilité d’une « fraude électorale massive ». Le tout est digne d’une stratégie à la Trump. Ils ont arrêté madame Suu Kyi sous des accusations « d’importation illégale de Walkie-Talkie », comme l’expose le journaliste François Brousseau dans un article récent diffusé sur Radio-Canada Info.  

Une histoire complexe 

Pour comprendre la situation actuelle, il est primordial d’explorer l’histoire de ce pays, mieux connu sous le nom de Birmanie. Le pouvoir militaire contrôle le pays depuis les années60, mais c’est en 1988 que tout éclate. Un mouvement prodémocratie, surtout populaire chez les étudiants, regroupe de plus en plus de sympathisants. En mars 1988, à Yagon, des universitaires descendent dans les rues pour manifester et plusieurs sont alors mitraillés ou noyés dans un lac adjacent.  

Plusieurs évènements de révoltes ont lieu dans les mois suivants, mais la loi martiale est imposée en août 1988. Le 8août, en guise de protestation, une grande manifestation a lieu. Cette date est toujours empreinte de douleur pour la population birmane, car ce jour-là, plus de 3000manifestants ont été tués, sans compter le nombre de personnes qui ont été emprisonnées ou qui ont simplement disparu.  

C’est alors qu’entre en scène Aung San Suu Kyi, fille d’un héros de l’indépendance birmane, qui devient une figure de proue pour la défense de la démocratie au Myanmar. En 1990, des élections sont organisées et remportées par la RDN. La junte militaire refuse de reconnaitre ces résultats. Madame Suu Kyisecrétaire du parti à l’époquese fait arrêter, pour ensuite passer les 20prochaines années sous résidence surveillée. Sa quête de démocratie lui vaut le prix Nobel de la paix en 1991 

Des conséquences économiques 

Suivant ces évènements, plusieurs pays imposent des sanctions au Myanmar. Le professeur Granger explique que cela aura comme conséquence que « pendant presquune vingtaine d’annéesce n’est pratiquement que les Chinois qui investissent, donc la Birmanie est pratiquement une espèce de colonie chinoise coincée avec un seul investisseur étranger ».  

C’est l’annonce d’un plan de construction d’un barrage hydroélectrique chinois sur le territoire birman qui éveille les protestations du peuple. Cet investissement de 3,5milliards de dollars estimait potentiellement délocaliser 50000 personnes et inonder de nombreuses terres. Soutenant sa population, le gouvernement birman refuse le projet.   

« C’est à cette époque que le gouvernement réalise qu’il y a des limites au modèle économique actuel et s’ouvre à la démocratisation de certaines pratiques dans l’objectif de diversifier le marché. En démocratisant partiellement le Myanmar, de nombreux pays allaient possiblement songer à retirer leurs sanctions », explique monsieur Granger. Cette stratégie fonctionne. Plusieurs nations investissent dans ce pays riche en gaz naturel et en minerais. La junte militaire libère même madame Suu Kyi en 2012 qui remporte, sans surprise, les élections de 2015.  

Le silence d’Aung San Suu Kyi 

Le Myanmar est un pays majoritairement bouddhiste. Comme expliqué sur le site du Counsil of foreign relations, une minorité populationnelle musulmane, les Rohingyas, habite sur le territoire et subit des répressions sérieuses depuis les années1970. Ces gens font face à de la discrimination institutionnelle évidente 

C’est en 2017 que les choses s’enveniment davantage alors qu’un groupe militant Rohingya appelé Arakan Rohingya Salvation Army (ARSA) revendique une attaque contre la police. L’armée birmane détruit alors des centaines de villages, viole des femmes et tue des milliers de personnes 

Le secrétaire général de l’organisation des Nations unies, Antonio Guterres, désigne les actes de « nettoyage ethnique » et l’ONU publie un rapport qui confirme que le gouvernement du Myanmar avait de claires intentions « de commettre un génocide ». Les critiques de la communauté internationale à l’endroit de Aung San Suu Kyi fusent de partout. Son silence est vivement dénoncé, mais le support de la population birmane ne brandit pas à son égard.   

Selon Serge Granger, ce silence pourrait s’expliquer par une volonté de garder le pouvoir et de maintenir les avancées démocratiques récentes en ne se mettant pas l’armée à dos. De plus, l’électorat birman est majoritairement bouddhiste et n’apprécie pas les Rohingyas.   

Quel avenir pour le Myanmar? 

À la suite du coup d’État, dès le 3février 2021, le Conseil de Sécurité de l’ONU signait une résolution commune stipulant « la nécessité de maintenir les institutions et les processus démocratiques, de s’abstenir de toute violence et de respecter pleinement les droits de l’homme, les libertés fondamentales et l’État de droit ». La Chine et la Russie ont été difficiles à convaincre considérant leur ardente défense du principe de non-ingérence.  

Le Myanmar fait maintenant face à un avenir incertain. « Dans le court terme, explique le professeur Granger, il faut s’attendre à observer des discussions entre les firmes étrangères pour déterminer si elles restent ou si elles quittent le pays. Si les investisseurs étrangers quittentça va créer une pression additionnelle pour que la junte militaire revienne vers l’arrière. »  

Hypothétiquement, cela pourrait vouloir dire un retour vers un monopole chinois. Quoi qu’il en soit, fidèle à elle-même, Aung San Suu Kyi appelle à la résistance pacifique.  

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