imprimer cette article imprimer cette article

Categorized | À la une, Campus

Qui veut la peau d’Olivier Denis?

Posted on 11 décembre 2013 by Nora Lamontagne

Une des grandes forces du mouvement étudiant durant le printemps érable a été l’unisson. Réclamons (plus ou moins) tous la gratuité scolaire, mais réclamons-la en choeur et en grand. Un sentiment de solidarité et d’authenticité. Un sentiment qui peut être mitigé quand on sait qu’un indicateur de la Sûreté du Québec aurait infiltré les rangs militants sherbrookois.

Nora T. Lamontagne

Olivier Denis a été président de la très grande majorité des assemblées générales de l’AGEFLESH (Association générale étudiante de la Faculté des lettres et sciences humaines) pendant le printemps érable. À l’hiver érable et à l’été érable aussi, puisque son implication déborde de la seule période de la grève. Aux assemblées générales facultaires s’ajoute aussi un grand nombre de conseils d’administration de l’exécutif de l’époque. Denis faisait profiter les étudiants de sa disponibilité admirable sans rétribution de la part de l’AGEFLESH, mis à part le remboursement du stationnement et de ses repas.

Olivier Denis est un «supermilitant» de longue date : à l’ASSÉ d’abord, puis au Cégep de Sherbrooke, à la CLAC (Convergence des luttes anticapitalistes – née peu avant le Sommet des Amériques de 2001) et au RAJ (Regroupement autonome des jeunes), deux mouvements de la gauche anticapitaliste radicale sherbrookoise, en plus d’une petite visite de temps en temps à la section sherbrookoise du PCR (Parti communiste révolutionnaire). Bref, un homme occupé dont on aurait du mal à remettre en doute la crédibilité et les sentiments contestataires. Mais voilà. Olivier Denis serait un indic, dans le seul sens du terme.

Ce changement de camp date (peut-être) de 2009, quand la GRC, par mesure de précaution, rencontre les familles de militants de Sherbrooke avant le G20 (ensuite on s’étonne que ce sommet ait coûté dans le milliard de dollars…) On peut alors soit claquer la porte au nez de la Gendarmerie, soit écouter ce qu’elle a à dire. Manifestement, quelque chose d’intéressant selon Olivier Denis.

Ou peut-être pas. À l’heure qu’il est, le principal intéressé a disparu de la surface de la Terre, merci au service de protection des témoins. Il peut très bien avoir servi d’indicateur pendant plusieurs années, mais il peut aussi avoir décidé de dénoncer à la Sûreté du Québec un acte isolé qui lui semblait inadmissible. Dans ce cas, il bénéficierait tout de même du programme de protection, mais cela signifie qu’il sera appelé à témoigner en cour, et qu’on aura enfin droit à quelques clarifications dans cette histoire bien nébuleuse.

Électrochoc

Guillaume Plourde, vice-président campus à l’AGEFLESH en 2012, est le premier à se dire « sous le choc » en apprenant la nouvelle. Il est loin d’être le seul : la plupart des gens qui ont côtoyé Olivier Denis pendant la grève n’ont que des bons mots pour lui. Peut-être faisait-il un excellent président d’AG, mais il avait des motivations qui lui étaient propres. Sous un dévouement exemplaire, l’intérêt personnel. Sous une impartialité à toute épreuve, une allégeance à la Sûreté du Québec. Sous un masque d’objectivité et de pragmatisme, une taupe. Si la première hypothèse est vérifiée, bien entendu.

Est-ce que la présence d’un infiltrateur dans le mouvement étudiant est surprenante? La surveillance étatique n’est pas chose nouvelle. Que le gouvernement garde un oeil sur les franges extrémistes des mouvements sociaux, je peux m’y attendre. Mais que le gouvernement infiltre le mouvement étudiant, qui ne menace pas une seconde de renverser l’État, mais propose d’abord et avant tout des réformes pour l’améliorer, là, l’information me reste coincée dans la gorge. Ce n’est pas que c’est dur à avaler, mais plutôt à digérer.

Et maintenant?

Quelles conséquences pour l’AGEFLESH? En fait, des conséquences minimes, s’il y en a. Un procès seulement a été intenté contre un individu à Sherbrooke, et Olivier Denis n’y sera vraisemblablement pas appelé comme témoin. Pendant la grève, il n’a pas pu divulguer des itinéraires de manifestations ou encore des informations qui auraient été publiées dans des groupes Facebook privés, par exemple. Bref, rien d’incriminant pour l’Association. Il aurait pu facilement – à la limite – identifier les éléments les plus contestataires, mais ils n’étaient pas vraiment discrets de toute façon.

Je ne m’inquiète pas pour l’AGEFLESH. La vie (et les manifestations) suivra son cours avec ou sans l’influence d’Olivier Denis. Je me questionne plutôt sur un gouvernement (pas celui de Charest ou de Marois en particulier) qui est prêt à surveiller le mouvement étudiant d’une manière aussi pernicieuse.

Il y a très certainement eu plus d’un Olivier Denis. C’est leur existence et non les conséquences de leurs délations qui m’inquiète. Elle traduit la volonté d’infiltration d’un mouvement qui reconnaît la légitimité de l’État et qui emploie les voies démocratiques pour faire valoir son opinion.

Pas de complot.

Pas de putsch.

Juste des étudiants qui, ensemble, voulaient faire changer les choses.

Leave a Reply